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4
sur 5

Initiée par la société de production et de distribution Magouric, la collection « Décadrage » se propose de nous faire découvrir le travail des quelques cinéastes français auxquels elle souhaite donner un coup de pouce. Après Promène-toi donc tout nu d’Emmanuel Mouret et le récent L’Arche de Noé de Philippe Ramos, c’est au tour de Soins et beauté d’Alejandra Rojo d’être mis à l’honneur. Comme il se doit, la projection de ce moyen métrage est précédée d’un court du même auteur. L’occasion de découvrir Une Nouvelle douceur, percutante pique lancée à l’encontre de l’univers du marketing. Une jeune femme, qui accepte contre rémunération de répondre à un questionnaire sur les cheveux, livre avec honnêteté et naïveté quelques confessions intimes sur le thème, sans savoir qu’elle est observée par les « cadres » d’une mystérieuse entreprise.

On retrouve le même ton et le même sens de la métaphore (après les cheveux, ce sont les ongles qui servent de révélateurs des dérèglements socioéconomiques) dans Soins et beauté, une évocation douce-amère du statut d’étranger. A la tête d’un salon de manucure, Mum, une réfugiée latino-américaine, craint de perdre son identité en s’intégrant complètement à la société française. Elle dispense ainsi des leçons de « résistance » clandestines dans son arrière-boutique au cours desquelles elle satisfait ses penchants pour les oratoires politiques. Face à elle, ses deux filles réagissent différemment entre adulation pour l’une et rébellion pour l’autre. Soins et beauté appréhende le thème qui le fonde sur le mode du décalage, voire de la distanciation. Ce sont toutes les variations absurdes sur le thème des ongles, notamment ce qui sépare l’ongle américain de son homologue français, et les discours de Mum, véritable pasionaria de quartier. Des dissonances plus directes interviennent cependant dans cette tragicomédie, moments plus graves dans lesquels la cinéaste affirme un talent certain pour la suggestion des non-dits et la représentation des corps (la chorégraphie douloureuse de la jeune fille qui se ronge les ongles, les beautés lumineuses et sombres de Madeleine et Alejandra). Comme dans Une Nouvelle douceur, les personnages de Soins et beauté se trouvent prisonniers de mécanismes qui modifient leur perception du monde et finissent par les en séparer. Par le biais du langage à apprendre, des prénoms mal prononcés, d’une identité qui se dérobe, Alejandra Rojo met en place un halo opaque autour de chaque être qui étend la notion d’étranger au-delà des frontières géographiques.