Honduras. Casper, un petit caïd local, s’amourache d’une jolie fille au point d’en oublier son trafic quotidien. Pour lui rappeler ses devoirs envers le gang, son boss le fait rouer de coups, tente de violer sa Juliette… mais la tue par accident. Dévasté, le jeune homme va se venger et prendre la fuite sur l’un des wagons d’émigrés qui sillonne l’Amérique centrale. Le gang se lance à ses trousses. La tentation est grande, évidemment, d’inscrire Sin nombre dans la nouvelle école sud-américaine. Ce cinéma des favelas né dans le creuset de La Cité de Dieu, qui balance entre le petit Scorsese illustré et Tarantino question narration (Tropa de elite récemment). Ce serait injuste : il y a plus de mise en scène, plus de puissance formelle, dans la seule séquence du meurtre sous la pluie que dans tous les thrillers de Mereilles et de ses épigones réunis. On est d’ailleurs plus proche, parfois, d’un Reygadas dégraissé de sa charge symbolique, voire d’un Gus Van Sant tropicalisé. Ne reste que la tension des cadrages, l’irradiance de chaque image, comme si la lumière se diffusait et, elle aussi, s’enfuyait par les bords (le premier plan donne la couleur).

On a l’habitude de ces drames de l’immigration clandestine. D’ordinaire, l’approche s’y veut lacrymale (mauvaise conscience occidentale : Babel) et / ou naturaliste (focalisation interne : Maria pleine de Grâce), en tout cas systématiquement polémiste. Par son approche plastique, Fukanaga fait lui le double choix de l’impressionnisme et de l’adrénaline. Le pourquoi du voyage est éludé, le but réduit à un ailleurs invisible, un au-delà de la carte (beau plan fugace). L’enjeu réside dans le comment. Comment rallier la frontière, échapper aux contrôles, survivre tout simplement ? La trajectoire de Casper, sa fuite éperdue, devient comme une métonymie du grand mouvement migratoire qui l’accompagne (image sidérante de ces centaines d’immigrés juchés sur les wagons). Condamnés aux non-lieux, à des espaces transitionnels, lui et la jeune Hondurienne qui le suit, fragile écho à son amour perdu, sont aimantés à la ligne droite qui les conduira jusqu’à l’obstacle perpendiculaire : la frontière. Malgré tout, Sin nombre fait paradoxalement plus l’effet d’une échappée belle que d’un sauve-qui-peut. Comme si la fuite n’était que l’excuse d’un nouveau départ, un espoir plutôt qu’une perte. Sans doute est-ce pour cela que le film ne se vautre jamais dans le sordide ou l’effet de manche, leur préférant toujours la beauté solaire de quelque mèches collées au visage, ou le ton doucement élégiaque de chaque poussée de violence (le viol, la vengeance, le finale, tous graphiques mais joués en sourdine). Une approche qui a plus à voir avec le Malick de La Ballade sauvage qu’avec le gros-grains-surex d’un certain cinoche sud-américain. On n’en espérait pas tant.

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