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3
sur 5

Primary Colors a retenu notre attention parce que d’une part, il réussit tant bien que mal à se distinguer des genres cinématographiques mettant en scène un homme politique important : la fable morale (où excellait Capra), la satire sociale (comme le récent film de Barry Levinson, Des hommes d’influence), ou le thriller politique (City Hall d’Harold Becker, Les Pleins pouvoirs de Clint Eastwood entre autres). D’autre part, ce film ouvre un débat indirect sur les relations ambiguës entre cinéma et politique par rapport au statut de l’acteur, ses rôles et celui de l’homme politique.

Henry Burton (Adrian Lester), jeune idéaliste noir, s’engage dans la campagne présidentielle de Jack Stanton (John Travolta), gouverneur progressiste et sudiste dans lequel il voit un homme simple et bon à l’écoute des autres. Il découvre ensuite son équipe dans laquelle Libby (Kathy Bates) se distinguera et qui partagera avec lui admiration et déception. L’un des intérêts du film réside dans le choix de Mike Nichols de ne pas le fonder sur une morale patriotique (malgré des passages sentimentaux un peu exagérés et la parenthèse philosophique « Nous ferons l’histoire »), mais sur une morale créée par les rapports entre les personnages et non pas par des artifices techniques auxquels recourent souvent les réalisateurs américains. La réussite relative du film est de manipuler le spectateur par le biais de son personnage principal. Emma Thompson, qui joue l’épouse de Jack Stanton, devient l’icône valorisante de ce dernier et clôt ainsi la référence visuelle évidente au couple actuel de la présidence américaine.

Malgré tous ces éléments, le film ne réussit pas à dégager une certaine poésie présente dans toutes les grandes œuvres de cinéma. Il lui manque peut-être le souffle d’un Forman, même si une scène du film mérite d’être soulignée : le jeune idéaliste, après avoir regardé la télévision détruisant l’image de son idole, s’avance vers la fenêtre et observe au loin, dans la nuit, une cafétéria éclairée simplement, au milieu d’une place. On y découvre, au fur et à mesure que le plan s’avance, deux personnes qui discutent : il s’agit de Jack Stanton et d’un simple serveur. Ils sont tous deux loin de tout et contribuent à rendre cette scène presque onirique, très proche d’une toile d’Edward Hopper.

Ce moment est magique et le film souffre finalement de ne pas avoir réussi à aller jusqu’au bout du rêve. Les personnages atteignent un rêve, mais le film pas vraiment. La confusion entre cinéma et monde politique est réussi si on l’en se réfère aux personnages, mais la « magie » du cinéma n’est pas à la hauteur de la démesure du pouvoir que l’on est ici censé nous montrer. Il manque effectivement à ce Primary Colors une dimension allégorique mêlant ambiguïté entre réalité et fiction.