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3
sur 5

« Pas de café, pas de télé, pas de sexe », c’est la devise d’Arno, jeune Suisse d’apparence plutôt fade. « Que du thé et du yoga », renchérit même son meilleur ami Maurizio. Arno vit dans un squat, enregistre des groupes de rock : au pays des Helvètes, c’est presque un anarchiste. Comble de subversion, il accepte un mariage blanc avec la copine de Maurizio, Nina, puisque ça les arrange et que ça rentre dans ses principes. Maurizio doit s’absenter, Nina et Arno restent à l’appartement, alors on le sent venir gros comme une banque suisse : ils vont tomber amoureux. Pis, quand Maurizio revient, Nina dit tout à Maurizio et affirme aimer les deux. Pour un premier long métrage, cette variation sur Jules et Jim manque un peu d’audace, même si Romed Wyder s’en sert comme prétexte pour brosser le portrait d’un pays plus complexe qu’il n’y paraît. Vincent Coppey (Arno), et Alexandra Tiedemann (Nina) contribuent à rendre le film attachant par leur belle ressemblance avec Olivier Martinez et Natassia Kinski, ersatz de luxe agréable à regarder dans cette œuvre élaborée avec des bouts de ficelle.

Nina, strasbourgeoise, traductrice, aimant un demi-Italien et un demi-Allemand, symbolise la jeunesse de l’Europe métissée. Elle fait mine de bien vivre son choix cornélien (un jour avec l’un, un jour avec l’autre) pour, en fait, craquer en catimini. Elle ne veut rien choisir, mais s’installerait bien en Suisse parce qu’il y a de l’argent. Arno, lui, s’invente des difficultés pour comprendre sa chance de pouvoir refuser la passion et d’habiter un pays où même les squats sont douillets. Quant à Maurizio, il se dit libertin, sauf qu’évidemment il ne supporte pas qu’on touche sa copine. Tous ces gentils squatters jouent à la communauté, mais leur réunion d’immeuble vaut une réunion de copropriétaires, ils râlent à l’arrivée d’une « vraie » émigrée. Mais sans emportement, Romed Wyder captant plutôt, chez les deux amis Arno et Nina, une lente montée du désir, un adorable libertinage. Pas de morale narquoise non plus. L’idée qu’Arno soit le briseur de couple, alors que c’est lui qui se marie avec Nina, résume bien l’ironie subtile du propos. Les dialogues sont drôles, les quiproquos inévitables, mais cet humour désamorce, en fait, toute passion. Dans ce pays qui semble anesthésié, la moquerie apparaît comme le seul rempart contre l’ennui : « La seule chose honnête en Suisse, c’est les fontaines. Quand il y a du vent, on les arrête », déclare Arno.

Romed Wyder se prive lui-même de tout esprit séditieux en terminant son film par un mariage bab’ gentiment déjanté, dans lequel un prêtre travesti invente les nouveaux devoirs des époux. Cette fête laisse, à l’image de l’ensemble de Pas de café, pas de télé, pas de sexe, une douce impression, proche d’un tranquille désespoir. Le bonheur suisse est trop protégé, il est éphémère comme un squat, factice comme un mariage blanc.