C’est un secret bien gardé qu’il faudra tout de même finir par ébruiter : Marc Lawrence est un cinéaste merveilleux, et L’Amour sans préavis ou Le Come-back des sommets de la comédie romantique de ces dernières années, aux côtés des Apatow et Farrelly movies. Où sont passés les Morgan ? le confirme, tout en baissant d’un cran (la faute à un pitch pas terrible qui voit un couple new-yorkais aisé être témoin d’un meurtre et devoir se cacher en plein Wyoming sous la protection du FBI). Les premières minutes sont admirables : exposition d’une fluidité parfaite des personnages et enjeux, illustrant une nouvelle fois la supériorité naturelle des scénaristes américains. Rien d’autre que ce qui a toujours défini le bon artisan, grommelleront certains, mais quand l’écriture est à ce point ciselée, l’interprétation magistrale, et qu’à la drôlerie et à la vivacité de l’ensemble se mêle une tristesse élégante et discrète, on conçoit difficilement la moindre réserve. Hugh Grant est étincelant, même si on peut regretter qu’après avoir su magnifiquement altérer son personnage dans Le Come-back, il retrouve un rôle légèrement plus typé. Elle, on l’aimait a priori moins, souvenirs mitigés de l’égérie branchée de Sex and the city, mais il faut reconnaître que le cinéaste a su assez bien la cueillir, quelques années plus tard, atténuer sa dureté de femme d’affaires par l’adjonction d’une douceur maternelle inédite.

La seconde étape (enclenchement d’une intrigue policière et menace d’un serial killer) intéresse manifestement peu Lawrence. Passer de La Dame du vendredi aux Trente-neuf marches, pourquoi pas, mais ce n’est finalement pas le choix effectué par le film, qui lui préfère la voie d’une très classique comédie du remariage. De ce côté, il faut bien reconnaître que les Morgan font un peu pâle figure, au regard des précédents. L’Amour sans préavis nous installait au milieu d’une immense complicité, au moment où elle s’effrite, menace de rompre tout en se muant, peut-être, en quelque chose de plus, toute la beauté du film tenait à cet état cotonneux et incertain, cette mélancolie qui irriguait chaque scène, consciente du poids de ce qu’on s’apprête à perdre. La réconciliation des Morgan suit une trajectoire nettement plus rectiligne. Un peu moins inventif sur le versant comique (seule la quasi-pantomime de SJP derrière Hugh, pendant la séance de tir, vient rappeler les éclats stylisés qu’on aimait tant dans les précédents), le film conserve toutefois l’essentiel : une élégance tout en understatement, une délicatesse à fleur de peau qui suggère sans jamais les appuyer les fêlures.

Le film s’en tire paradoxalement mieux là où les choses étaient les plus menaçantes : dans le traitement des différences culturelles, généralement un ressort comique paresseux et facile, menaçant qui plus est de virer à l’étalage de préjugés douteux. Où sont passés les Morgan ? pouvait vraiment se planter : réconciliation du couple bobo au contact des vraies valeurs et des vrais gens, ou à l’inverse (on ne sait pas ce qu’on préfère) mépris de classe du citadin branché envers les rednecks de l’Amérique profonde. Marc Lawrence est trop humaniste pour être longtemps moqueur, trop progressiste pour agacer, sur le terrain des valeurs. La comédie démocrate Côte Est dure juste le temps qu’il faut (« Oh my god it’s Sarah Palin », succès mérité sur le Net), comme la peinture chaleureuse des bals populaires et des rodéos. Avec une réelle finesse, à coup de petites touches, bienveillantes ici, ironiques là, le film finit par esquisser un terrain d’entente lucide. La petite fille du couple sera prénommée Rae, comme Ray (Wyoming), version délicieusement boboïsée : conclusion logique d’une fable apaisée, cette réconciliation n’est peut-être pas ce qui nous enthousiasme le plus mais sonne déjà plus juste que celle, tellement forcée, du récent Invictus.

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