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2
sur 5

Le cinéma indépendant s’est emparé de la chronique de strip-teaseuse comme un exercice de style majeur pour auteurs mineurs. On y parle mafia russe, érotisme de la quarantaine digne et fatiguée, on y souligne une truculence désenchantée, et on remplit le cadre de vieux spot-lights dans un noir inquiétant, des cernes des belles routardes après leurs trois huit et des jeunes putes innocentes en passe d’être bousillées par la dureté de la vie. Pour ainsi dire, tout Meurtre d’un bookmaker chinois sans cesse réadapté à la carte d’identité du cinéaste. Nouveau russe pour The Quickie de Sergueï Bodrov ou américain pour Michael Radford (Dancing at the Blue Iguana), les essais se suivent et se ressemblent, comme une ruelle de Pigalle gentiment cosmopolite. Restait le Portugal qui vient, c’est officiel, d’ouvrir son film-bar à hôtesse.

Bienvenue dans Nuit noire, bordel de banlieue où l’on suit la famille tenancière, qui en sacrifiant sa plus jeune fille (vierge, faut-il le préciser ?) aux mains belliqueuses des sempiternels mafieux russes, explose de l’intérieur, façon tragédie antique. Joao Canijo a au moins le mérite d’appeler un chat un chat. Dès la mise en bouche, ses grands panoramiques lamés, en fait le quasi-unique mouvement de caméra du film, renforcent l’effet quadrature du cercle. L’intrigue, elle aussi, se dévoile sans complexe. Trois minutes suffisent à présenter les membres de la famille, leurs fonctions dramatiques et l’enjeu. Belle fluidité qui se grippe tout de suite. Enorme problème : Canijo a parlé presque trop vite et ne sait plus trop quoi dire. Alors le film cherche en vain le moindre McGuffin sans jamais varier son mouvement circulaire. Concrètement : côté coulisse une dispute, côté scène une description pittoresque sorti du grand album des films de bordel, et enfin, au bar, petite complainte tristounette sur le Portugal, histoire de rappeler que oui, on actualise bien Euripide à la sauce sociale du coin.

De ce petit manège imparfait naît pourtant une indéniable sympathie. Canijo, pas mal, essaye de devenir le nouveau Cassavetes, même si à aucun moment, il n’est dupe du résultat. Car, c’est vrai, on s’ennuie sec : l’intensité du drame familial s’écroule par plans-séquences entiers et le constat social des bas-fonds génère une poésie fastoche, entre mine déconfite et humour suicidaire. Mais cette lucidité sauve les meubles du cinéaste qui joue en permanence de cette dichotomie grandiloquence de l’esprit / mise en scène sécurité sociale. Perdu dans des profondeurs abyssales (médiocrité, oubli, micro-frime), le film retrouve une mini-rythmique empreinte de satisfaction bis et de plaisirs volatiles. Les scènes se succèdent, sauvées par une belle esthétique, diluées avec légèreté dans le système rotatif de Canijo, petit maître-berceur dont les procédés ne sont pas sans rappeler le macro de son film, qui ment à sa fille sans qu’elle ne le croie ni le haïsse. « Aimez-moi spectateurs parce que j’ai raté » : le message prend son temps, mais il passe.