Nocturnes pour le roi de Rome sort finalement, un peu plus de trois ans après sa présentation à la Semaine de la Critique à Cannes, et tandis que Je ne suis pas morte, le dernier film, admirable, de Fitoussi, cherche encore le chemin des salles. On le précise parce que les deux films sont liés, que l’un (Nocturnes) est en quelque sorte un appendice de l’autre, une voie médiane découverte pendant sa préparation, et qu’il y a dans cette manière d’avancer, c’est évident, la clef du cinéma de Fitoussi. Pendant les repérages de Je ne suis pas morte, celui-ci archive les décors visités au moyen de la caméra miniature d’un téléphone portable, et, séduit par le rendu grossier, nébuleux, des images (on est en 2005), se laisse gagner par l’idée d’un film qui en tirerait partie, un film entièrement flou. Hasard : au même moment est mis sur pied le festival Pocket Films, et l’on confie à Fitoussi de quoi mettre son projet à exécution – un téléphone, donc.

Le lien entre les deux films est aussi plus vaste, c’est un fil qui court du premier court métrage de Fitoussi, Aura été (c’est devenu le nom de sa structure de production) jusqu’à Je ne suis pas morte, et dont il a décidé de faire un projet global auquel il a donné le beau nom de Château de hasard. Du château, Nocturnes constitue la « pièce » n°6, et Je ne suis pas morte serait, explique-t-il, la synthèse, le plan d’ensemble. Beau programme, qui fait du hasard son architecte, et cette voie de la contingence, Je ne suis pas morte l’explore jusqu’à épuisement – épuisement : c‘est à entendre au sens littéral, puisque, au terme de 190 minutes où le récit semble se développer en toute autonomie, le film ne s’achève pas mais s’éteint, se laisse mourir, quand la lumière et la pellicule, ensemble, viennent à manquer. On espère avoir l’occasion d’en reparler bientôt, mais disons d’ores et déjà que ce moment est parmi ce qu’on a vu de plus beau ces dernières années.

Revenons aux Nocturnes. Contingence encore puisque le film ne doit qu’au désir qu’il y avait des faire des images avec la caméra-téléphone : sitôt muni de l’engin, Fitoussi enregistre, à la volée, 26 minutes au cours d’une réception donnée à la Villa Médicis, soit, simplement, le ballet des convives et des serveurs entre les tables, de jour, puis de nuit. Elucidée par une voix-off, cette partie, centrale, est le cœur depuis quoi l’histoire s’invente, une histoire comme il aurait pu, à partir d’un tel matériau, y en avoir cent autres. La voix est celle d’un compositeur vieillissant, venu à Rome où le roi lui a commandé des nocturnes, et qui, sur place, est assailli par le souvenir de sa femme, morte ici quelques années plus tôt, et, à la fois, par celui de la guerre, durant laquelle il est né. On dit qu’il y a cette histoire comme il aurait pu y en avoir d’autres, ce n’est pas tout à fait vrai. Parce que dans le brouillard où la nano-caméra, en raison de son approximative définition, noie les figures, il ne pouvait germer qu’une histoire de fantômes. Cette idée, le film n’en fait pas mystère, il s’ouvre sur la formule fameuse de Nosferatu : « Quand il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Et, sitôt la formule formulée, part retrouver, dans les pixels de la caméra-téléphone, la danse granuleuse des images du muet – d’ailleurs la séquence, nocturne, qui fait suite à la citation, semble littéralement reprise du film de Murnau. L’idée est magnifique, le résultat extrêmement beau.

Autour de cette séquence (et en son sein, aussi, puisque le film, qui n’en finit pas de renvoyer au muet, fait un constant usage de la surimpression), Fitoussi agence d’autres images, ou plutôt, des fantômes d’images (la mort d’Anna Magnani dans Rome, ville ouverte, quelques séquences des Carabiniers). Sur le versant, maîtrisé, du film de montage, Nocturnes est fort mais, au fond, emballe moins que dans cette demi-heure inouïe qui transforme le matériau brut de la réception en un bouleversant ballet de spectres. Fitoussi a dit un jour qu’il rêvait de faire un film de vampires et il y a ici une autre clef. Les Jours où je n’existe pas, Je ne suis pas morte, Nocturnes : les titres suffisent pour comprendre qu’il ne fait que ça, des films de fantômes. Des films qui, donc, ne parlent que de cinéma puisque, de l’étrange pathologie d’Antoine dans Les Jours où je n’existe pas aux figurines de Nocturnes et jusqu’au finale de Je ne suis pas morte, tous les personnages ici partagent une seule et même substance : cette petite lumière qui, de toutes ses forces, résiste dans la pénombre.

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