Un jeune homme handicapé reprend goût à la vie au contact de son infirmier. Sur cette trame, la France convoque vingt millions de travailleurs devant un téléfilm. Le film d’Anocha Suwichakornpong, lui, est fait pour ravir la petite tribu de cinéphiles vampiriques. C’est normal, il vient de Thaïlande, et la Thaïlande, c’est le cinéma.

 

Depuis les bulles de ouate chamaniques d’Apichatpong Weerasethakul, la Thaïlande est devenue ce pays envahi de photogrammes et de sons. Les murmures de sa langue, les voiles de sa lumière, la rumeur de son trafic ou le chant de ses plaines, tout ce qu’on y enregistre semble devenir du cinéma, de l’icône animée, de la projection de désirs. C’est comme s’il suffisait de planter sa caméra dans une rue de Bangkok ou sur les bords d’une rizière et d’attendre que le chef-d’œuvre advienne, sous le regard d’un buffle ou d’un néon. Eternel cycle du goût cinéphilique qui épuise alors les films, devenus un jour trop paresseux, à force de se reposer sur leur seule grâce géographique.

 

C’est un peu cette paresse qui ligote au début Mundane History. Adoubé par Apichatpong Weerasethakul,  il partage finalement peu de choses avec les rêves éveillés ‘d’Oncle Boonmee ou de Tropical Malady, même s’il envisage le voyage comme une scène intérieure, le précipité spirituel d’un jeune homme cloué sur son lit, dans un vaste demeure bourgeoise. C’est plutôt à un autre film qu’il fait d’abord songer, plus tempéré sur l’échelle de la cinéphilie comme des degrés Celsius, plus prosaïque et calculateur, aussi. Lointain cousin de Oslo, 31 août, Mundane History tourne un peu autour de la même formule creuse qui a fait le succès de ce cinéma chic et mutique. L’écran devient une vitrine derrière laquelle le monde étale des objets.  Le film les érotise pour mieux les vendre. Les visages sont impénétrables, la caméra tremble légèrement, l’environnement épaissit les arrières-plans sonores et on met des amorces dans tous les cadres. On connaît la suite : des corps passent convoqués autour de petits rituels (là, les soirées entre amis, ici les scènes de repas) et puis le film s’éteint sur un plan escamoté. Dernier signe de sa paralysie, la narration qui fait éclater la chronologie, manière de cacher la poussière sous le tapis, comme si Innaritu s’était fait bouddhiste pour justifier ses petits manèges narratifs par la grande roue du temps.

 

Mais surprise : aux deux tiers de sa projection, Mundane History s’échappe de cette langueur un brin frelatée pour filer au ciel et ne plus redescendre. Rien d’absolument étourdissant non plus mais une certaine candeur assumée devant les puissances du cinéma. Anocha Suwichakorpong croit à la force plastique des images et de l’enregistrement cinématographique, filme un visage comme une planète, s’émerveille de la vision d’une supernova, s’enchante d’une sequence brute de naissance. Et on comprend alors que la glaciation qui courait jusqu’alors dans ses images agissait en contraste avec les innocentes envolées lyriques ouvrant la dernière partie du film. S’il reste un peu trop programmatique et convaincu de ses effets de manche, Mundane History a donc pour lui d’envisager encore le cinéma comme une machine primitive d’exaltation du monde. Il le fait sans calcul. De quoi intriguer pour la suite.

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