Les déménagements font visiblement aujourd’hui les pires crises existentielles et les plus beaux films. A l’image de Coeurs d’Alain Resnais, Montag part d’une affaire de logement et s’engouffre dans la dépression. Un couple avec un enfant s’installe dans une maison qu’il faut entièrement restaurer. Tandis qu’ils attendent les nouvelles fenêtres, tout part en courant d’air. Dans la lignée d’Antonioni, Köhler met en scène la disparition d’une femme (Nina), perdue dans un monde où plus rien ne la concerne. L’actrice Isabelle Menke, déjà à moitié enfouie dans son énorme pull en tricot, mutique et comme aspirée par sa fuite en avant, incarne à la perfection cette déprise de soi et du monde.

Si le film commence un peu doucement dans un territoire bien connu de la fiction allemande (le couple, l’ennui, le silence, la lumière froide et la chair triste), c’est avec sa cassure centrale qu’il se distingue et l’emporte sans un pli. Brusquement, Montag abandonne un scénario qui semblait tout tracé, laisse sur la touche tout déterminisme social et psychologique et prend la tangente par une scène assez fulgurante. Dans un plan vertigineux, le personnage quitte tout sans crier gare et s’élève au-dessus des sapins à bord d’un téléphérique pour rejoindre un immense hôtel en béton au milieu de la montagne. Le changement de décor, l’envolée littérale au-dessus d’un paysage vert sombre nous laissent tout perdus. L’égarement se poursuit en une trouée presque surréaliste : une fête très eighties (Pet Shop Boys), un vieux tennisman sur le retour (Ilie Nastase), une musique de vogue qui résonne dans tout le bâtiment vide sous le regard indifférent du personnage. La parenthèse se referme tout aussi brutalement, mais rayonnant de cette faille, le malaise répand sa contagion, le ver est dans le fruit.

Köhler évite avec élégance le sordide, il filme la crise d’une manière minimale et d’autant plus redoutable. Le film s’effrite, laisse percer l’altérité la plus inattendue et entretient un état de désorientation constant. Tout menace de s’évanouir, les personnages vont et viennent comme des fantômes, le temps est soumis à de brutales ellipses. De grands pans du récit semblent tombés dans des trous : combien de temps Nina est-elle partie, depuis quand est-elle de retour ? On la découvre, presque drôle avec son air paumé et pas commode, au détour d’un plan comme on apprend la mort soudaine du voisin tué dans un accident de vélo. Son sens de l’économie, ses raccourcis et son espèce de brutalité frontale, empêchent le film de sombrer dans un sinistre épais ; aussi désespéré soit-il, Montag réussit même à faire sourire. Evanescent et brumeux, le film de Köhler avance sur la brèche et capte sans l’alourdir le vertige d’un passage à vide. Sans doute l’un des meilleurs fruits de l’école berlinoise d’aujourd’hui.

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