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2
sur 5

Gérard Jugnot comme Michel Blanc ne sont pas à proprement parler des cinéastes. Ils ont simplement su tirer de leur longue carrière d’acteurs populaires les principes de base d’un cinéma immédiatement accessible au public : à l’envie visible de raconter des histoires s’adjoint celle, plus opportuniste, de reprendre grossièrement des simulacres de mise en scène empaquetée cinéma grand public. On le sait, Gérard Jugnot reste à ce jour la figure définitive du beauf sympathique et truculent, oscillant entre trivialité candide et capacité à jouer entre le rire maladroit et l’émotion gentillette.

Monsieur Batignole, à ce titre, doit moins être vu comme un film trop ambitieux s’attaquant à un sujet très grave (la place des petits Français moyens dans le régime de Vichy, de la collaboration plus ou moins passive à la résistance héroïque) que comme une description pas si complaisante qu’il n’y paraît de cette France occupée partagée entre bons et mauvais Français. Papy, ici, ne fait pas de la résistance : il est un charcutier plutôt bêta conditionné par le fiancé de sa fille, un collaborateur antipathique et grotesque. Batignole se retrouve bien embarrassé lorsque, devenu traiteur officiel du régime vichyste, le fils de voisins juifs récemment livrés aux Allemands se retrouve au pied de sa porte. Entre lâcheté et héroïsme malgré lui, il finira par sauver l’enfant. Le mobile, plutôt navrant, du film est donc la rédemption du petit citoyen français sans scrupules sous l’Occupation : le charcutier héros malgré lui, une sorte de petit monstre étriqué dont l’humanité va progressivement se révéler. Sur ce point, et pour peu que l’on accepte ce concept douteux, le film tient son pari, donnant aux scènes de relation entre Batignole et l’enfant une émotion légère, nuancée et presque délicate.

Sur l’autre point -la description d’une époque, ses contradictions et ses tiraillements impossibles- ça se gâte : les clichés poujadistes s’enchaînent, la caricature est partout et les bons mots opportunistes pleuvent. Il serait facile pourtant d’attaquer Monsieur Batignole sur ce seul point, l’interprétation de Jugnot montrant très vite la visée très simpliste du film : jeu tout en panique, en inquiétude et en agitation grotesque, dévoilant moins le personnage de Jugnot dans le film que sa situation embarrassée de réalisateur un peu dépassé. Cette fragilité sauve ce long métrage de l’enclave où ont pu tomber, avant lui, tous les films insupportablement confortables et putassiers type La Vie est belle. Contrairement à ceux-ci, Monsieur Batignole assume avec un certain courage l’inanité et la petitesse de son dispositif populiste