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4
sur 5

Mon voyage d’hiver imprime sans crainte de l’emphase la première personne (« mon ») au grand Winterreise de Schubert. Le réalisateur y voyage de Paris à Berlin en voiture avec son neveu adolescent. Aguerri à l’art de l’autobiographie documentaire (il est maître dans l’écriture de la voix off, de Leçons de ténèbres à Lettre de Chicago), Vincent Dieutre agrémente le périple de musique romantique allemande. Cette scansion aère le film par ailleurs confortablement « rembourré » par sa voix off rétrospective. Car sous ses airs de journal intime en images animées, Mon voyage d’hiver ressaisit entièrement, une fois rentré en France, le matériau visuel collecté. Au moment où le cinéaste nous narre le périple, les vives émotions que telles retrouvailles, tel fragment de rue, ont suscité sur le moment sont déjà sédimentées, et même, peut-être, en cours d’oubli.

La « couverture » de la voix off et la forte présence du « je » de Dieutre peuvent déconcerter : on s’attend à ce que les voyageurs forment un duo intergénérationnel, un binôme père-fils (Itvan est élevé par sa mère seule et Dieutre, l’oncle, est homosexuel), mais le neveu demeure en retrait. Dieutre est certes ravi de cette cohabitation temporaire, mais pour lui, le voyage a la gravité d’un parcours mémoriel personnel. Il va revoir, dans deux villes, deux anciens amants, et le moindre fragment de paysage ouvre les vannes du souvenir, ravive les amours mortes. Le film est un savant dosage d’images banales (dîner, opéra, écoute d’un CD dans un magasin…), de réflexions intimes péchant parfois par leur ton aphoristique appuyé, et de Lieder de Schubert choisis pour leurs paroles et leurs mélodies lancinantes, élégiaques. Le touriste -car Dieutre, qui a vécu quelque temps en Allemagne, n’échappe pas à la condition de touriste, certes archi cultivé- est bouleversé par le télescopage entre ses souvenirs et « le silence muséal du monde ». Peu à peu, l’hiver gagne, pas seulement parce qu’on roule vers l’Est, mais parce que les confidences suivent un crescendo mélancolique ; le mot  » frémir  » réapparaît de proche en proche dans la voix off, lied à elle seule. L’intime, l’histoire et la musique, en un entrelacs parfois indigeste mais toujours émouvant, tissent un Winterreise qui tient moins de l’hommage transi à Schubert que d’un vol, éhonté et revigorant.