Du temps de sa splendeur, Ridley Scott faisait office de maître-étalon et regardait son frangin Tony écluser l’auge de l’écurie Bruckheimer. Mais aujourd’hui, le cadet pige tout à nos sociétés réticulaires pendant que l’aîné s’embourgeoise dans ses effets baroques et s’encroûte en statue du commandeur. Mensonges d’état illustre à merveille ce renversement de perspective. Pour rattraper le train du XXIe siècle, Ridley n’a rien trouvé de mieux qu’hybrider deux films matriciels de Tony : Ennemi d’état et Spy game. De quoi mesurer le gouffre qui sépare un réalisateur largué d’un artiste en phase. Non que Mensonges d’état soit un spectacle navrant -dans le genre Dessous des cartes sous stéroïdes, ça se tient plutôt bien-, mais aucun regard, aucune perspective contemporaine ne s’en dégage. Papy Ridley a 10 ans de retard sur le frérot.

C’est en 1999 qu’Ennemi d’état célèbre les noces de Tony Scott et de son époque. Lui l’ayatollah des longues focales trouve dans cette histoire d’espionnage satellite un relais géométrique et dialectique : la verticalité. Il en déduira un cinéma sans profondeur de champ ni angle mort, une sorte de cauchemar baudrillardien pris de vertiges esthétiques (Domino, Déjà vu). Une décennie plus tard, Ridley renoue avec cette logique géostationnaire. Dans Mensonges d’état, un jeune agent de la CIA (DiCaprio) tente d’infiltrer une organisation terroriste jordanienne. Il reçoit ses ordres d’Ed Hoffman (Russell Crowe), vieux de la vieille qui l’assiste depuis Washington grâce à ses drones-espions. Forcément, leurs points de vue sur la situation divergent. Une bataille du renseignement que le cinéaste filme avec son application coutumière et, bonne nouvelle, un minimum d’affèteries opératiques. Entre géopolitique du pauvre et solides morceaux de bravoure, il y avait matière à un divertissement couillon mais bien balancé. Scott s’essaie au voyeurisme, enchaîne les plans verticaux, jouer sur le fantasme panoptique, mais sans jamais rien en tirer en termes de mise en scène ou de logique spatiale. Au lieu de transcender son propos, Mensonges d’état le ravale au rang d’argument de façade et confirme ce que l’on subodorait depuis quelques temps : Ridley Scott n’est plus qu’un yes-man talentueux, un Edward Zwick de luxe qui agite ses concepts en tous sens faute de savoir les exploiter. S’il prend la pose, son dernier film n’est au fond qu’un techno-thriller vaguement contemporain, un Syriana pour les nuls où DiCaprio et Crowe se balancent des vannes par drones interposés.

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