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3
sur 5

Etrange film que cette chronique frontale des déboires affectifs et judiciaires d’un travesti brésilien devenu criminel légendaire. Le film, durant sa première partie, a quelque chose d’horriblement complaisant : filmage obscur et « sale » de scènes crues, souvent violentes, où apparaît dans toute sa banalité l’horreur et la misère des bas-fonds d’une ville poisseuse aux allures de jungle dévastée. Plus proche des premiers films de Schroeter que de ceux de Ferrara dans sa façon de s’en remettre à une sorte de langueur froide et désarticulée (alors que, par exemple, Driller killer de Ferrara était une sorte de clip convulsif et cathartique), Aïnouz décrit la déliquescence urbaine avec une frontalité d’abord très molle et très rebutante.

Les personnages n’existent ici que comme des ombres fantomatiques, à la fois désincarnées et puissamment sexuelles : une galerie d’animaux tristes, absents à eux-mêmes, dont aucune figure ne ressort tout à fait. La violence des étreintes et des confrontations semble alors rythmer le film selon une morne musique de pulsions basiques et prévisibles. Lentement pourtant, à partir de son second tiers, le film s’adoucit, trouve une sorte d’épaisseur duveteuse dans laquelle se laisse aspirer le spectateur : scènes nocturnes de cabarets glauques où les couleurs chaudes et brillantes, la musique envoûtante des drag queens, filmée avec une sorte de délicatesse un peu grossière, font éponge à la violence qui sous-tend les rapports de cette petite société souterraine et cachée du jour.

De la même façon, le personnage principal joue d’un étrange mélange de tendresse (les scènes de famille) et d’ultraviolence (les affrontements et passions sordides qui rythment son existence). Entre rêve et cauchemar, flamboiements étincelants et nuit qui n’en finit pas, Madame Sata trouve une identité singulière, évoquant à la fois les dépressions suburbaines et mélancoliques de certains films de Claire Denis (J’ai pas sommeil) et, en quelques instants de grâce très fragile, le réalisme magique des plus beaux films sud-américains.