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4
sur 5

On découvre en France la filmographie de Kim Ki-Duk dans l’anarchie la plus totale. Du coup, on n’a jamais trop su à quoi s’attendre avec le cinéaste Sud-Coréen : soit la contemplativité la plus totale (Printemps, été, automne, hiver… et printemps), soit une agressivité rageuse (Adresse inconnue). Locataires est une espèce de status quo entre les deux tendances. Logique quand on sait que cette fable aborde le conflit entre féodalité ancestrale et démocratie contemporaine. Une fois qu’il a vérifié que des appartements sont vides, Tae-Suk les squatte pendant quelques jours. En guise de loyer, il se lance dans les travaux ménagers, ou répare tout ce qui y est cassé. Un jour il s’installe chez Sun-Hwa, femme au foyer battue par son mari, qui le surprend. Elle ira avec lui d’appartement en appartement, le temps d’une romance. Muette.

Chez Kim Ki-Duk, les images sont souvent plus parlantes que les personnages. A ce titre Locataires prolonge l’épure initiée avec Printemps, été, automne… et Samaria. Les éclats de violence n’en sont que plus retentissants, sans être aussi graphiquement éprouvants que dans ses premiers films, la douceur de la relation entre Tae-Suk et Sun-Hwa les écartant temporairement d’un monde brutal où les deux tourtereaux n’ont plus leur place. Car les deux squatters ne sont finalement que les fantômes d’une société harmonieuse face au modèle social ultracalibré en cours. La seconde partie du film, un peu surlignée, raconte comment ces deux personnages doivent littéralement se dissoudre dans la norme ambiante. Une manière pour le cinéaste de continuer à brandir, film après film, un discours sur l’individualité contrainte à disparaître, à se dissoudre dans une transcendance physique qui aboutit irrévocablement au sacrifice de soi. La nouveauté ici, c’est l’apparente simplicité avec laquelle Ki-Duk raconte cette histoire, rejoignant dans son sens de l’ellipse d’autres cinéastes asiatiques : le Wong Kar-wai de Chungking express ou des Anges déchus ou le Kitano de Jugatsu. Plus fascinant encore est le fait d’entrevoir malgré tout chez un cinéaste jusque-là habité par le pessimisme, un certain optimisme en fin de parcours. Un sentiment qui allège considérablement le cinéma du sud-coréen d’un certain pathos, ce qui devrait enfin lui ouvrir les bras d’un grand public capable de découvrir un réalisateur finalement plus romantique que cruel.