Arrivé de Buenos Aires la veille de notre rencontre, Lisandro Alonso conserve un visage juvénile malgré la fatigue visible du décalage horaire. Mais derrière cet air d’éternel adolescent portègne, se cache un auteur d’une exemplaire maturité. Avec Jauja, Alonso réalise un coup de maître dans le territoire de la fiction rêveuse, dont il prétend ne pas connaître tous les fils. Le rencontrer était donc l’occasion d’en tirer quelques-uns.

Chro_ Nouveau scénariste, nouveau chef opérateur et même une star parmi les comédiens professionnels : avez-vous pensé ce film comme une rupture avec l’oeuvre précédente, ou bien faut-il y voir une simple excroissance naturelle ?

Lisandro Alonso : Les deux, à vrai dire. Le fait d’intégrer de nouveaux collaborateurs dans une équipe déjà constituée a forcément modifié notre approche. Mais dans l’ensemble, nous avons continué d’adopter la même ligne de conduite. C’est comme reprendre un immeuble dont les fondations existent déjà pour édifier un nouvel étage : la forme évolue mais la base reste la même. Celui qui voit mon oeuvre en entier, et de manière chronologique, sera sensible aux éléments de continuité. Mais quelqu’un qui n’aurait vu que La libertad, mon premier film, et découvrirait Jauja, penserait probablement qu’il y a une très grande différence entre les deux.

Vos précédents films avaient tous une dimension documentaire, à travers  l’exploration d’un territoire et la rencontre avec ses habitants. Jauja étant un film en costume, le film laisse peu de place à cet aspect-là.  Comment avez-vous abordé ce projet entièrement fictionnel ?

Jusqu’à Jauja, je souhaitais effectivement rendre compte de la vie des gens que j’avais rencontrés, et filmer le milieu dans lequel ils évoluaient. Mais ce goût de la vérité documentaire n’est qu’un trait de ma personnalité. Viggo Mortensen s’amuse ainsi à répéter que j’ai le défaut d’être menteur, parce que j’aime bien déformer la réalité. Du coup, soit je montre les choses telles qu’elles sont, dans leur absolue nudité, soit je choisis le mensonge et l’artifice et je m’y tiens le plus possible. Aussi, je me suis concentré sur la manipulation de l’histoire, en refusant tout élément naturaliste. Si je triche, je veux que tout le monde le perçoive et que l’artifice soit évident. J’ai essayé de créer un univers qui fonctionne de manière fermée : les situations et les noms des gens restent invraisemblables, les indigènes ne sont jamais nommé autrement que par leur nom de « têtes de coco », le début du film montre un soldat qui se masturbe dans une étendue d’eau gelée… Tout est sciemment désigné comme artificiel.

La première chose qui frappe dans le film est ce cadre académique, proche du 1,33, avec des bords arrondis, comme si l’histoire était considérée à travers un jouet optique du XIXème siècle. Qu’est-ce qui vous a conduit à faire ce choix ?

Ce n’était pas prémédité de ma part. J’ai commencé à tourner le film en suivant un cadre 1.85.  Quand nous avons reçu les rushs deux semaines plus tard, du fait de notre éloignement de Buenos Aires au moment du tournage, nous avons découvert que le laboratoire s’était trompé dans le fenêtrage du film sur certains plans. Du coup, je leur ai demandé de m’envoyer un exemple d’image plein cadre issue du négatif original, et c’est sorti avec les bords arrondis, ce qui m’a vraiment plu.

Dans quelle mesure la collaboration avec Viggo Mortensen a-t-elle joué sur le film ? Est-ce lui qui a amené l’idée de tourner au Danemark ?

Je m’intéresse peu aux acteurs en général mais j’étais très curieux de rencontrer Viggo, dont j’aime le charisme et le fait qu’il a vécu en Argentine. J’admire beaucoup ce qu’il peut faire en dehors du cinéma et qui est assez peu connu. Il aurait été plus logique dans le sens de l’histoire que le personnage soit un Anglais mais quand j’ai appris qu’il parlait le danois, j’ai de suite pensé qu’il fallait que je m’en serve, que ça rendrait l’histoire plus originale. Il y a d’ailleurs autant d’éléments danois qu’argentins dans le film. C’est un film à cheval sur deux pays, et deux cultures.

Le film semble d’abord s’appuyer sur une tradition littéraire du roman d’exploration coloniale, passée par Conrad ou Kipling, et proche de certains films d’Herzog. Mais il bifurque vers tout autre chose, avec son changement de point de vue. Quelque chose qui fait écho justement à un cinéaste danois, Lars Von Trier, avec ses personnages de jeune fille.

Ah je n’ai pas vu son dernier film. A vrai dire, je n’ai pas pensé le film ainsi même si c’est une lecture intéressante de le voir comme un film sur la jeune fille. Ce serait son rêve. Mais il y a plusieurs rêves.

Oui, il y en a au moins deux : le rêve d’un père et celui de sa fille. Le film tisserait alors le lien entre les deux.

Oui. Mais là où je ne m’y retrouve pas, c’est quand je cherche à établir la logique du film. Par exemple, le petit soldat se retrouve dans les deux parties du film. Comment la fille pourrait-elle rêver d’un objet qui lui apparaît le lendemain ?

C’est le principe des rêves prémonitoires.

Oui, peut-être… Ça vous arrive d’en faire ? (rires). Enfin, c’est difficile de partager ce qui est réel de ce qui est rêvé. Par exemple, le chien qui est dans la partie argentine, doit-on le considérer comme réel, ou non ?

Le chien organise le passage…

Oui, mais si le chien guide et permet la rencontre avec une femme irréelle, peut-il lui même être réel ? Il n’y a pas de solution, en fait. Dès que je cherche une logique au récit, ça devient labyrinthique.

Le film est énigmatique, mais paradoxalement, il éclaire en grande partie votre filmographie. Elle est souvent traversée par des personnages de pères-ogres qui se mettent en mouvement pour retrouver leur fille.

Oui, j’aime beaucoup cette lecture. Ca veut dire que les films, aussi disparates puissent-ils être, sont des projections de leur auteur. Ou alors, si on était moins bienveillant, que mon imagination est très réduite (rires).

Comment le film a-t-il été accueilli en Argentine ?

Peu de gens l’ont vu. Le film n’est pas resté longtemps à l’affiche. Il a fait 15 000 entrées, malgré l’affiche avec Viggo Mortensen qui est connu et apprécié là-bas. Bon, c’est tout de même autant que l’ensemble des spectateurs de mes précédents films réunis. C’est qu’il n’y a pas vraiment de public pour ce genre de cinéma en Argentine. J’espère tout de même avoir touché un public plus populaire que celui qui allait voir mes films jusqu’à présent. Et que certains spectateurs s’en souviendront pour mon prochain film en se disant « ah tiens, c’est le type qui avait réalisé ce film étrange avec Viggo Mortensen ».

Votre film est parlé en partie en Danois, et tourné aussi au Danemark, ce qui est nouveau dans votre filmographie d’ordinaire très ancrée dans les paysages argentins. Faut-il y voir un tournant dans votre oeuvre?

Je n’ai pas de public local. J’ai un public de niches à l’international. En Argentine, on me tient pour un auteur qui n’existe que par les festivals, et particulièrement Cannes. Mais pour répondre à votre question, le fait d’avoir tourné au Danemark m’a fait prendre conscience que je pouvais travailler ailleurs qu’en Argentine. L’idée m’attire désormais de filmer loin de mes bases, de l’endroit où je suis né et où se sont formées mes idées. Mon prochain projet aura ainsi lieu intégralement en Amazonie, sans un bout de terre argentine. Il mélangera des comédiens professionnels avec des comédiens amateurs, des Indiens d’Amérique du nord et des Indiens d’Amazonie. Ce sera encore une façon d’écouter de nouvelles voix et de nouvelles langues. Une façon de me baigner dans un nouveau monde.

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