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2
sur 5

L’Insaisissable, ou comment l’étrangeté d’un projet ne transparaît jamais à travers sa mise en images. Et pourtant, la genèse du film d’Oskar Roehler a de quoi intriguer : ce cinéaste allemand inconnu chez nous décide en effet de construire sa fiction autour du personnage mythique de sa mère, Gisela Elsner, écrivain dissident qui se suicide en 1992. Personnage éminemment contesté, Elsner n’a jamais supporté la chute du Mur de Berlin, elle qui croyait dur comme fer en la rigidité communiste de la RDA… tout en vivant en RFA à la manière d’une bourgeoise décadente (immense appartement, achats compulsifs dans des boutiques de luxe) ! Accro au tabac, aux psychotropes et aux paradoxes, elle finit sa vie à 55 ans de façon pathétique, coiffée d’une perruque extravagante, errant à travers Berlin en quête d’un improbable soutien.

C’est lorsqu’il filme cette inexorable solitude dans toute sa nudité que Roehler réussit à capter quelques instants de beauté fugitive et désespérée : Gisela (rebaptisée Hanna Flanders et jouée à la perfection par Hannelore Elsner, sans lien de parenté avec son modèle) en proie à l’angoisse dans son appartement vide, ou, plus tard, perdue au milieu d’un terrain vague, triste no man’s land de la banlieue berlinoise. A contrario, le masochisme forcené de l’entreprise tourne à vide. Si Roehler s’acharne à filmer la déchéance de cette femme -cette mère !- avec une respectable volonté de distance, la fadeur de la réalisation peine à cultiver pleinement la morbidité du propos. Au final, une succession de séquences au potentiel fort mais à la facture stérile. Du noir et blanc trop classieux aux dialogues soporifiques, l’indigence du traitement relègue L’Insaisissable au purgatoire du téléfilm d’auteur, victime d’une ambition mal nourrie. En recréant l’image d’une mère paumée en proie aux plus violents tourments de l’âme, en insistant sur son masque grotesque de femme vieillissante sur-maquillée, le film aurait dû dégager une certaine ambiguïté malsaine, une anamorphose intime de la réalité. Au lieu de la vision mythique que l’on était en droit d’attendre, Roehler suit le fil d’incessantes et anodines rencontres, de petits gestes destructeurs mais anonymes, et la grandeur présumée de Gisela Elsner de se consumer alors dans l’indifférence générale.