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Dans la France de Cyprien ou de Dieudonné, les espoirs se tournent naturellement vers le passé. Face à l’enthousiasme mort-né pour les youtubers à verres épais et idées courtes, comme face au nihilisme en bois des antisystèmes excités, la nostalgie offre au rire une troisième voie qu’on peut légitimement juger salvatrice – en théorie, du moins.

Sur ce plan, la résurrection des Inconnus aurait pu être une bonne nouvelle. Avec eux, les choses avaient le mérite d’être claires, du moins dans leurs heures de gloire : on était invité à « rire français », franchouillard même, par trois experts dans la discipline. La Télé des Inconnus a infusé dans l’inconscient collectif national une tendresse solide et rassembleuse. Son rire n’était pas celui d’un beauf, plutôt d’un méta-beauf affûté, un rire capable, au final, de transcender les classes. Prolo aviné, intello précieux, PAF criard et déboussolé : la France moyenne y trouvait son reflet le plus juste.  Au cinéma, Didier Bourdon et Bernard Campan devaient atteindre des sommets de ce côté-là  : Le Pari a fait date au rayon de la satire gauloise,  jusqu’au-boutiste et entière, à l’image du généreux morceau de brie compact que s’envoyaient les deux olibrius fièrement empâtés.

Ici, le trio met un point d’honneur à rattraper l’époque en marche, ou plutôt à surjouer le constat du fossé générationnel. Jetée dans un vague copié-collé du récit des Trois Frères, la petite fratrie d’envieux se voit forcée de cohabiter avec une jeunesse pimpante, « connectée », « Y », incarnée par une jolie caillera pugnace qui se prétend la fille de Campan. Les quinquas couveront cette enfant de ZEP et tenteront de récupérer le pactole familial (encore) à grands renforts d’impostures et d’enfumages grotesques – autant d’occasions de dérouler un laborieux digest de leurs sketches. Laborieux, parce que les satiristes n’ont plus aucune cible en vue : postulant que la modernité, c’est chouette, et que les ringards, c’est eux, les Inconnus endossent volontiers le costume de vieux cons avec un sourire penaud, qui hélas sent fort l’abdication. Rien ne semble justifier, pourtant, une telle ardeur à s’humilier. Comme si une sorte de honte bien réelle (d’être à bout de souffle ? de revenir pour le fric ?) les poussait à s’autoflageller, à  se vautrer dans les gags les plus moisis pour s’excuser d’être encore là. Déconfits, perclus dans ces oripeaux de has-been réduits à faire les toutous (littéralement : Bernard, le comique raté, se trimballe déguisé en épagneul pour les besoins d’une pub), les Inconnus se frottent au pathétique, mais cette fois, avec une vraie tristesse. Ne sachant trop où regarder, nos bateleurs gesticulent à vide en roulant des orbites, se bavent un peu dessus et tirent la langue, Sisyphes ventrus en mal d’objet à détourner.

Pas étonnant que ce filon autoparodique ait chatouillé l’esprit de Bourdon, tête pensante du groupe qui a souvent su voir juste. Mais à l’évidence, cette fois-ci, le leader s’est fourvoyé. Le drame des Trois frères, le retour n’est pas d’avoir péché par négligence ou par cynisme pur. Le film est évidemment très laid, et maladroitement calqué sur la comédie italienne des 70’s (à l’instar du carton popu de 2013, le désarmant Les Profs). Mais les larrons n’y peuvent sans doute pas grand-chose. L’erreur de Bourdon et de ses compères tient plutôt à cette furieuse haine de soi, mâtinée d’une surprenante insensibilité : Les Inconnus ne réalisent pas combien il est douloureux, pour qui les a aimés d’amour, de se faire servir à leur table une telle portion de brie avarié.