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Avec Les Petits mouchoirs, l’oeuvre de Guillaume Canet franchit un nouveau cap : le Cap Ferret. C’est joli, le Cap Ferret, c’est très inspirant aussi. Sur la presqu’île girondine prisée par Yannick Noah et PPDA, Guillaume a pour habitude de venir souffler un peu entre deux succès. Mais parce que l’art n’attend pas, il est aussi capable d’y puiser matière à mettre en branle sa créativité : c’est le privilège des artistes, qui savent repérer là où personne n’avait rien vu, entre la palourde et le bulot, un vrai sujet de cinéma. Par exemple : l’amitié. C’est compliqué l’amitié, c’est un peu comme la vie. Parce qu’à la fois, on est bien entre copains, mais en même temps c’est plein de complications. Avec cette découverte, la carrière de Canet cinéaste à la fois prend un tournant et se recentre. Après la satire féroce de la société du spectacle (Mon idole), après le thriller paranoïaque comme-les-Américains (Ne le dis à personne), après le César du meilleur réalisateur et les vivats unanimes de la profession (jusqu’à James Gray qui planche avec lui sur un nouveau scénario – James Gray !), que faire, à quoi employer tant de talent ?

La réponse est claire, Canet la chante sur tous les airs depuis qu’a commencé sa promo bulldozer : Les Petits mouchoirs est son film le plus per-son-nel. Et sincère (soit dit en passant : la sincérité est toujours l’argument n°1 des mauvais films, le petit mouchoir sous quoi on camoufle leur misère). Tout est allé trop vite alors Guillaume se recentre, prend le temps de réfléchir sur la vie – à 35 ans et avec deux films en poche, il était temps de faire un bilan. Aussi, il ne faut pas se laisser tromper par la forme du film choral : sous la profusion de personnages c’est Guillaume qui se raconte, dans chacun d’eux (y compris les enfants, assure-t-il – on le croit) il y a un bout de Guillaume. C’est un beau cadeau pour les fans, qui n’auront plus qu’à reconstituer le puzzle pour conclure que Guillaume est ronchon le matin mais pas le dernier pour la déconne, qu’il aime bien les barres chocolatées mais aussi la salade bio, qu’il est égoïste et généreux, fort et faible, vif et mou, qu’il est gentil avec les enfants mais enfin ça dépend des fois quand même.

Un film personnel, donc. Bizarre pourtant combien ce film-là ressemble à d’autres, tant d’autres. C’est ce qui frappe le plus : que sous ce battage écœurant, derrière cette durée aberrante (2h34, après un premier montage de 4h probablement réservé à une version dvd redux), se cache un énième film de copains à la française, plaie hexagonale dont celui-ci n’est qu’un symptôme de plus. Le film commence comme un spot de la prévention routière. Dujardin sort de boite après un verre de trop, il fait déjà jour, et quand il fait vrombir son scooter, on sent que ça va mal finir. Ça finit mal : au terme d’un plan séquence embarqué où s’étire un suspense insoutenable, Dujardin se prend un camion. À l’hosto, Dujardin va mal, on lui a fait la tête d’Elephant Man. Autour, les copains pleurnichent, puis décident en conciliabule de partir en vacances quand même parce que, putain, on a déjà pris les billets. Deux heures et quelques plus tard, tout le monde a ri, pleuré, et fait du ski nautique, et puis un éleveur d’huitres fatalement gardien des valeurs vraies (le film finit comme un spot pour du jambon Herta) leur remonte un peu les bretelles parce que quand même, c’était pas très sympa de laisser Dujardin à l’hôpital, et d’ailleurs pendant ce temps-là, ben Dujardin est mort.

Comme énième représentant de ce genre (se réclamant à son tour du parrainage de Sautet, à quoi Canet rajoute ceux de Cassavetes et Jean-Marie Poiré – ce qui donne une idée de son éclectisme en matière de cinéma), Les Petits mouchoirs pose les mêmes problèmes. Même morale générale qui consiste à faire du groupe une instance purement répressive, lavant de son grand mouchoir les petits particularismes de chacun pour les ramener dans le giron impératif de sa norme (qui grosse modo est celle de la famille : d’une manière ou d’une autre, les queutards, les fêtards, les célibataires de tout poil finissent tous punis, dressés). Même partouze de grands acteurs populaires ramenés à l’expression la plus caricaturale de ce qu’ils ont déjà fait ailleurs (Cluzet en quinqua au bord de la crise de nerf, Lellouche en gros beauf qui cache un cœur gros comme ça, etc). Seulement l’arrogance avec laquelle le film clame son génie lui confère un statut un peu différent du pur Esposito-film. Surtout, il est dans l’ensemble ce qu’on a vu de plus beauf, de plus rance surtout, depuis longtemps.

Qu’on en juge avec un seul exemple – il y a beaucoup d’autres, celui-ci est juste le plus voyant. Sous le petit mouchoir du personnage de Magimel, il y a un secret honteux : il est pédé. Enfin, pas vraiment pédé, c’est un bon papa, mais voilà, quand il touche la main de Cluzet qui est son ami de 15 ans, ça lui fait tout drôle. Cela donne lieu à une séquence d’aveu accouchant d’un gag qu’il faut se coltiner pendant à peu près tout le film : Cluzet se fâche tout rouge, sur le mode « il est pas né çui qui va m’enculer ». Puis plus loin, Cluzet n’en peut plus, alors il balance, devant le fils de Magimel qui, du coup, demande ce qu’est un pédé. Et Magimel lui fait la leçon suivante (on cite de tête, la réplique est marquante) : « Pédé, c’est un gros mot pour dire homosexuel, et un homosexuel, c’est un homme qui aime les hommes, mais c’est pas grave, il faut respecter ça, parce que ça reste de l’amour quand même ». Il faut entendre cette réplique pour prendre toute la mesure de ce qui est vendu ici au « grand public » à qui le film destine le commerce de sa sincérité. Sortez les mouchoirs, ils seront utiles : sur les écrans français, cette semaine, il y a une grosse tache.