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sur 5

Il faut parler d’abord de l’histoire de cette comète, apparue une première fois sur les écrans en plein mai 68 et retirée de l’affiche en quelques jours, une deuxième en 73, avant de resurgir aujourd’hui. Les Idoles, qui ne fut pas oublié pour autant, s’est faufilé tel une méduse entre les rets des époques, revenant en d’autres films, d’autres interviews -Jacques Rivette, en premier, ne donne quasiment jamais une interview sans le mentionner et L’Amour fou, l’un de ses plus grands films, lui est directement connecté. Bref, film légendaire plus que culte. Il faut dire aussi que Les Idoles est l’adaptation d’une pièce de Marc’O qui fit fureur dans le Paris branché des sixties, que Marc’O lui-même, ex-lettriste, producteur du Traité de bave et d’éternité d’Isou, compagnon de Debord, réalisateur d’un autre objet mythique (Flash rouge, en 79, avec Catherine Ringer), agitateur théâtral, agitateur tout court, est bien ce qu’on appelle une figure. Que sur Les Idoles se sont croisés Eustache (au montage), Téchiné (assistant) et bien d’autres, qu’y sont nés au cinéma des comédiens géniaux (le trio Ogier / Clémenti / Kalfon), que l’ont y voit les visages de Daniel Pommereulle, Bernadette Laffont, Valérie Lagrange…

Vrai film d’époque, Les Idoles ne mérite pas d’être vu comme simple et vieillotte satire du star system, ce qu’il n’a jamais vraiment ambitionné d’être, mais bien plutôt appréhendé dans toute sa splendeur et sa nouveauté. Bien sûr, il s’agit ici de lapider la société du spectacle, le showbiz. Au cours d’une conférence de presse, trois stars yé-yé -Simon le magicien, Gigi la folle et Charlie le surineur- révèlent les sordides ficelles du métier : carrières fabriquées, mariage arrangé, producteurs cyniques, etc. Mais la grandeur du film est ailleurs. Dans la manière dont il se distribue en lieux hétéroclites, là où se déplacent les idoles (scène de spectacle, villa folle, toit d’immeuble, pour finir par trois plans chancelants sur des terrains vagues), tous connectés par un montage articulant à merveille une oralité qui tient de la déclamation et des convulsions d’une parole réinventée par la théâtralité. Mais surtout par la prestation hors normes des comédiens, proprement ahurissants, d’où le film tire sa drôlerie, son électrique énergie, son exceptionnelle éclat sauvage. Jamais plus nous ne verrons Bulle Ogier, époustouflante de sensualité et de folie furieuse, Pierre Clémenti ou Jean-Pierre Kalfon dans un tel état. Etat, il n’est question que de cela dans cette délirante comédie musicale : tout le travail de Marc’O consistait alors à mettre ses acteurs dans un état tel qu’ils pouvaient atteindre une liberté de jeu absolument inouïe. Liberté, il n’est question que de cela aussi dans cet objet unique et inclassable, dont le cinéma français n’offrira jamais un possible équivalent.