De Pere Portabella, on sait peu de choses. C’est pourtant un personnage clé du cinéma espagnol : producteur de films prohibés sous Franco (dont Viridiana de Buñuel), cinéaste underground dans les années 70 (dont Umbracle, brûlot surréaliste contre la dictature, et Vampir cadecuc, faux making off et doublure étrange d’un film de Jess Franco), puis homme politique après la mort du dictateur, avant un retour au cinéma à l’orée des années 90, Pere Portabella est de ces hommes qui semblent avoir vécu plusieurs vie en une seule.

Le Silence avant Bach, son dernier film n’est pas comme pourrait le laisser présager le titre, une biographie du musicien et compositeur allemand, plutôt une variation sur la musique, l’Histoire, la culture. Collage de séquences en apparence sans lien entre elles (des routiers, un accordeur de piano, une scène de marché), mélangeant les époques (l’Europe contemporaine, celles de Bach, de Mendelssohn), le film crée une sorte de suspense narratif qui donne peu à peu corps à son sujet : la façon dont les choses perdent de leur substance (une ballade touristique à Dresde autours des monuments qui ont vu naître les Variations Goldberg), la manière aussi dont les choses traversent les âges et se transforment (un routier mélomane jouant du Bach à l’harmonica). Le film passe des lieux de mémoires en lieux d’amnésie, dessinant une sorte de géographie intime dont la musique de Bach est le fil conducteur, questionnant en creux les liens culturels et historiques qui nous unissent sans jamais tomber dans l’analyse réactionnaire qui consisterait à trouver dans l’époque contemporaine les signes d’un avachissement de la civilisation. Tout au contraire, le film prend bien soin de dynamiter la distinction entre haute et basse culture, désignant la façon dont Bach peut tout aussi bien passer à travers une éducation comme au moyen d’une informelle sensibilité populaire.

Il faut voir d’ailleurs l’attention portée au sons de la ville (les crissements d’un tramway contre les rails) avec le même amour que celui qui vaut pour les notes vibrantes d’un orgue d’église pour se convaincre, s’il était besoin, que pour Portabella, l’art, la poésie, peuvent naître à tous moments et en tous lieux. Le Silence avant Bach dégage l’impression tenace d’un cinéaste qui, comme chez le Buñuel tardif ou certains Oliveira, a digéré les soubassements surréalistes de ses inclinaisons esthétiques, pour atteindre à une forme de classicisme moderne, limpide, aéré. Du surréalisme cinématographique, Portabella a gardé cette manière de construire son propos par la seule vertu du collage de séquence et de la puissance des images. Un piano qui s’effondre dans la mer, une armada de violoncellistes jouant dans une rame déserte du métro, des mains sur un clavier, le film est rempli d’images tour à tour surréalistes ou triviales qui échappent miraculeusement à un symbolisme lourdaud par le sentiment d’épure qui les sous-tend, et la subtilité avec laquelle Portabella les relie. La vision de ce piano soudainement jeté dans les eaux est d’ailleurs la seule gifle cinglante d’un film qui est dépourvu de toute représentation violente et n’en évoque pas moins les instants les plus noirs de l’Histoire européenne dans l’espace invisible de la collure entre les plans. Un film complètement à contre-courant du cinéma contemporain, inclassable, esthète, parfaitement serein avec lui même.

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