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sur 5

Confier à Edward Zwick la réalisation d’un film sur Bobby Fischer, c’est un peu comme imaginer Élie Chouraqui s’atteler au biopic de Maradona. Il faut ainsi un peu moins de cinq minutes à ce Prodige pour se casser la gueule de toute sa hauteur, en s’emmêlant dans à peu près toutes les ficelles — usées, connues et attendues — du genre. Un très mauvais départ — sorte de prologue fourre-tout cumulant archives, flashback, scène matricielle et premiers exploits — qui ne laisse pas beaucoup d’espoir pour la suite, et rappelle au passage une imperméable vérité sur le biopic à statuettes : c’est en recyclant tous les vieux pots qu’on mijote les pires tambouilles.

Sur le papier, avouons que tout était trop simple pour ne pas se laisser aller aux pires raccourcis. En pleine Guerre Froide, alors que les deux rivaux profitent du moindre prétexte pour arbitrer leur duel civilisationnel, un petit natif de Brooklyn défie le Léviathan soviétique sur son plus implacable champ de bataille : l’échiquier. Des décennies que la lutte est dominée par les grands maîtres russes, jusqu’au jour de cette finale — qualifiée de match du siècle — où Fischer foudroie Boris Spassky en quelques caprices de star et parties d’anthologie. Mais cette success story a aussi sa part d’ombre : Fischer n’est pas simplement un joueur d’exception, novateur et pointilleux, il est aussi un personnage impétueux, paranoïaque et caractériel.

Un génie qui est aussi un fou, un fou qui est aussi un génie. Rien de très original sous le ciel de l’Übermensch contrarié, mais de quoi aménager une porte d’entrée idéale à ce Rocky 4 pour gros QI : le futur champion du monde a beau se désintéresser de la lutte patriotique dont il est le symbole, c’est comme s’il en hypertrophiait chaque symptôme, se laissait contaminer jusqu’à la moelle par un réel dans lequel il ne distingue plus que pièges, espionnage, atteintes à sa vie privée et tentatives d’empoisonnement. Le film aurait pu diagnostiquer les contrecoups d’une Guerre Froide qui, de chaque côté du rideau de fer, broie ses concitoyens dans un jeu de méfiance paranoïaque, dont certains ne se relèveront jamais (champion de l’Amérique triomphante, Fischer finira clochard apatride et complotiste carabiné). Sauf que la mise en scène se pose elle-même en garde-fou, en renvoyant constamment la psyché malade de son personnage à ses seuls démons intérieurs. L’occasion, surtout, de déployer un arsenal d’effets en toc et une imagerie schizoïde totalement périmée, dignes du Ron Howard d’Un homme d’exception.

D’autant qu’à ce récit d’un cerveau malade, les échecs offrent une solution clefs en main : à pousser la quête de la réflexion et de l’intelligence à un tel extrême, le roi des jeux ne peut déposer l’humain qu’aux portes de la folie. On sait à quel point les échecs ont toujours fasciné le cinéma, le mystère de cet intérêt étant que la beauté d’une partie lui restera à jamais indéchiffrable : effrayés par le vide, les films se raccrochent alors à tout un lot de raccourcis figuratifs pauvret, dont l’unique grille de lecture est psychologique (parce que tout est dans le mental, c’est bien connu). L’opacité d’une partie d’échecs est ainsi réduite à la portion congrue — ouvertures audacieuses, sacrifices positionnelles, erreurs fatales — sinon transformée en succession de symptômes, dont le spectateur peu averti doit chercher la traduction sur le visage des interprètes (“Ah tiens, il se gratte la tête là, il a pas l’air bien”).

À cet égard, il faut dire combien Tobey Maguire est mauvais dans cet exercice de pantomime sur chaise : au ralenti depuis qu’il a raccroché le costume de Spiderman, l’ancienne idole des jeunes semblait vouloir se racheter une seconde vie avec ce drama classieux dont il chapeaute la production. Mais l’interprète — comme le film — a la main trop lourde et butte sur sa propre performance, égarant son personnage dans un réseau de grimaces et d’oeillades sursignifiantes. C’est tout le paradoxe du biopic académique, qui à vouloir cerner un génie lui fait totalement écran. Un échec suivi d’ailleurs par une leçon fort ironique. Car bien souvent, le génie s’échappe en cours de partie et le film — pris à son propre piège — se retrouve seul entre quatre murs, d’où il ne lui reste plus qu’à négocier avec sa propre médiocrité.