Les cinéphages trépignent. Pensez donc, après une parenthèse hollywoodienne plutôt décevante, Ronny Yu revient au bercail avec tambours et trompettes, rôle qui paradoxalement ne fut jamais le sien. Le Maître d’armes, qui marque également le retour de Jet Li aux avant-postes, est une synthèse grand luxe d’une des périodes les plus fertiles du cinéma de Hong Kong, mixte light d’Il était une fois en Chine et de The Blade. Mondialisation oblige (le film reste hollywoodien par son financement), la donne n’est plus tout à fait la même qu’il y a quinze ans. De fresque légère et 100% dédiée aux attentes du public asiatique (humour potache, glorification des héros nationaux), on passe à un produit plus ramassé et sérieux. Plus didactique aussi, comme en témoigne le transfert du programme de kung fu vers le biopic (ici le parcours initiatique du créateur de la fédération chinoise des arts martiaux), mouvement diamétralement inversé des Tsui Hark période nineties.

C’est donc cela l’oeuvre terminale de Ronny Yu, un hommage d’un genre à peine consumé, quelque part entre les films originaux et les relectures festivalières de Zhang Yimou ? Non, mille fois non, en ceci que le cinéaste n’a rien d’un vieux sage, encore moins d’un auteur. Le Maître d’armes le vérifie littéralement : brillant au sens copiste du terme sur le plan de l’action, mais jamais personnel ni définitif. Non que l’on remette en cause la virtuosité du film qui comprime l’énergie de chaque plan avec une sécheresse remarquable, mais elle n’en reste pas moins tronquée, bornée à ne tenir qu’une seule cadence (le turbo). D’où une mise en scène dévolue à n’être que pure tension, dictée par la frénésie du montage, succession de micro explosions telles une guirlande de pétards. Le résultat impressionne, tant les chorégraphies de Yuen Woo-Ping, sans y perdre leur beauté (comme souvent chez Yu la photo scintille), retrouvent le coupant de leurs origines, réduites justement à leur simple fonction énergétique. Il rassure pour les mêmes raisons. Il est apaisant de trouver en Ronny Yu un liposuceur de Wu Xia Pian, sans doute l’un des derniers réalisateurs classiques du genre, qui ferme la porte à toute dérive poétique ou autres boursouflures que les récupérations récentes n’ont pas manqué d’imposer. Mais il est évident, aussi, de constater que cette épure construit peu, tant le style semble orphelin de toute conception théorique ou esthétique. S’il l’assèche indéniablement, c’est trop juste pour vampiriser une commande telle que Le Maître d’armes, pétrie de rêves de grandeur, volontiers épique et psychologisant. Soit deux enjeux illisibles pour la mise en scène, suffisamment mercenaire pour s’y coller tout de même, sur un fil ténu où parodie et cynisme se donnent la main. L’imperfection chronique du cinéma de Ronny Yu se niche dans ce mouvement d’équilibriste, cinéma primitif qui tient dans un mouchoir de poche, prêt à l’emboîtement idéal quand les méandres de l’écriture le permettent.

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