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Le cinéma d’animation peut-il sensibiliser un spectateur à des problèmes politiques ? Sa morale est-elle jamais la nôtre ? La plupart des dessins animés ne sont que peu ou pas concernés par le problème : clairement limités au divertissement et fiers de l’être, leur seul but est de nous porter vers un « ailleurs » amnésique. C’est pour les autres que la question se pose. Ceux qui nous observent et nous retournent notre image, en appellent à notre raison et cherchent à nous instruire, bref à prouver qu’on ne parle pas à tort de cinéma d’animation. Le Journal d’Anne Frank, ratage total et totalement prévisible, est l’exemple type d’un dessin animé ambitieux ayant failli à sa mission. Celle-ci était d’ordre pédagogique : montrer aux enfants comment vécut et mourut Anne Frank et pourquoi. L’ennui, c’est qu’un tel parti pris impose au film de nous faire ressentir physiquement l’angoisse et l’espoir de la jeune fille par le biais d’une impossible identification.

Impossible car Anne Frank est dessinée. Le cinéma, du naturalisme au fantastique, reste toujours par définition l’agencement de morceaux de réalité captés photographiquement sur pellicule sensible. Il diffère donc du dessin animé en ce sens qu’il montre toujours la matière existante, qu’il s’agisse d’un champ de blé ou de la toile peinte d’un champ de blé. Quand enfin un homme est filmé, il se livre doublement, physiquement mais aussi spirituellement (comme l’a dit Tsaï Ming-Liang, la caméra « filme la pensée »). Le plan fixe d’une petite fille jouant Anne Frank épiant en silence à la fenêtre révèle une multitude d’informations. Qu’on y sente l’actrice plus que son personnage, que ce soit bien joué et bien mis en scène ou l’inverse n’y change rien : la jeune fille pense, la jeune fille est, et tout le monde croit en son existence. La même Anne Frank, immobile et muette mais dessinée, ne nous livre rien. Toute la panoplie de ses états psychologiques est signifiée par des froncements de sourcils appuyés ou des grimaces exagérées. Avec des dessins animés, impossible a priori de donner vie au déroulement sobre et intimiste du quotidien d’Anne Frank. Du moins pas sous une forme naïve et classique (téléfilmique) comme c’est le cas ici.
Si le cinéma d’animation doit rejoindre le réel, il a tout intérêt à ne pas le faire frontalement. Son incapacité à concurrencer le pouvoir de témoignage du cinématographe (donc son rôle historique) doit l’enjoindre à se servir de ses propres ressources. La fable (Princesse Mononoké), la sublimation du monde moderne (Akira) ou même le conte poétique pour enfant (Le Roi et l’oiseau) sont autant de moyens qui permettent au dessin animé de reconstruire notre monde sous forme de parabole pour mieux le juger ; le film d’animation ne saurait en revanche se faire le médiateur fidèle des faits graves de ce siècle. Le Journal d’Anne Frank ne révèle rien des exactions nazies au jeune spectateur qui n’a aucune raison de percevoir dans un dessin animé la moindre solennité historique. Le film n’apporte rien au livre et qui plus est banalise l’importance de ce à quoi il renvoie. Du coup, le public visé ici aura toujours mieux fait d’attendre qu’on lui projette Nuit et brouillard au collège. En attendant, il peut toujours lire le journal d’Anne Frank.