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4
sur 5

Le Jour où je suis devenue femme est un triptyque qui met en scène trois femmes à différentes époques de la vie : l’enfance (avec Hava, 9 ans), l’âge adulte (Ahou, femme mariée) et la vieillesse, avec Houra. Ces films courts, que la réalisatrice ne manque pas de relier dans l’ultime volet, ont tous au moins deux points communs : l’un est thématique -la recherche de la liberté-, l’autre est esthétique, visuel -la mer, l’horizon comme cadre. La symbolique est évidente, classique même, tant cette figure de l’océan comme image de l’épanouissement a été battue et rebattue ici et là, en Iran et ailleurs.

Néanmoins, le film de Marzieh Meshkini dépasse très vite cette immédiate référence, qui aurait pu laisser prévoir une pesanteur, voire une certaine lourdeur stylistico-narrative… D’abord grâce au scénario de Mohsen Makhmalbaf, qui traite de situations sans doute assez banales (une jeune mariée cherchant à échapper à son mari, son père, ses frères ; une vieille dame dévalisant les magasins afin de réaliser les rêves d’une vie) mais de façon totalement loufoque… Ainsi l’épisode de la jeune mariée se déroule-t-il dans une atmosphère « cyclo-hippique » plutôt étonnante : Ahou, tout de noir vêtue, participe à une espèce de course de vélos, au milieu de plusieurs autres femmes iraniennes ; son mari, tout en blanc, la poursuit à cheval, la sommant d’arrêter son vélo, cette « activité diabolique » ! Quant à Houra, la vieille dame du troisième volet, c’est sur la plage qu’elle installe toutes ses emplettes : le lit, la robe de mariée, le frigo, l’aspirateur, etc., faisant du bord de mer un espace quasi surréaliste.

Cette riche matière scénaristique, qui éloigne Le Jour… des poncifs du film à thèse, est, de surcroît, superbement exploitée par Marzieh Meshkini. Sa mise en scène de la course à vélo insuffle un souffle épique à la séquence, avec ses variations virtuoses entre travellings latéraux et travellings arrière, à travers le jeu des contrastes (la ligne de la route et l’horizon de la mer, les femmes en voile noir et les hommes en blanc). De la même façon la réalisatrice réussit à donner du corps aux idées narratives de Makhmalbaf du dernier épisode. On apprécie par exemple le défilé grandissant des petits porteurs qui aident la vieille Houra à faire ses courses… Quant au premier volet, plus attendu, Marzieh Meshkini trouve là aussi de jolies idées : le jour où Hava ne peut plus jouer avec son ami Hassan, parce qu’à 9 ans elle est devenue une femme aux yeux de la société, plus jamais elle ne partagera le plan avec lui ; la cinéaste les isole, chacun dans son cadre, ou prend bien soin de les séparer dans le champ, par les barreaux de la fenêtre du petit garçon.

Mais la mise en scène de Meshkini ne se contente pas d’illustrer brillamment le scénario de Makhmalbaf, elle dégage aussi un profond mystère. Ahou, poursuivie par son mari, pédale, pédale à en perdre haleine, sans jamais pouvoir stopper, dans une espèce de quête de liberté existentielle. Elle croise nombre de femmes qui, elles, se sont arrêtées, sont descendues de leur vélo, tâtant leurs mollets fatigués. Rattrapées par la fatigue, rattrapées par la tradition.
Et Houra, prenant le large sur l’immense barque de fortune, avec tous ses achats à ses côtés, où va-t-elle ? Quelles énigmes insondables la mer lui réserve-t-elle ? Qui sait, la liberté est peut-être là-bas, au bout de l’horizon.