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sur 5

Guerrier esclave et muet, One Eye enrichit son maître dans des combats organisés. Un jour, profitant de l’inattention de ses geoliers, il va massacrer le clan entier et s’évader. Le voyage qui l’attend l’emmènera aux confins des ténèbres. Chevaliers ripailleurs chez Fleischer, guerriers erasmus chez McTiernan, le viking version Refn nous la joue taiseux constipé. Le Guerrier silencieux (Valallha rising en v.o., c’est plus classe) est comme ces livres pop-up qui se déplient en tournant ses pages : parfaitement muet, il n’offre pour tout discours qu’une suite de compositions déconnectées, pour tout mystère que celui de sa conception. Le genre d’objet qui se déploie et impressionne à l’ouverture, mais trahit sa forme, sa nature profonde une fois refermé : un grand truc tout plat et bien épais. Il y a dans le travail de Nicolas Winding Refn en général, et dans ce film en particulier, une littéralité coupable qui contraste singulièrement avec la hauteur de ses ambitions. Refn, c’est un peu le Stanley Kubrick des comptoirs. Dans Bronson déjà, il convoquait les clones bourrés d’Orange mécanique et Lolita. Ici, une fois de plus, ses images beuglent leur profondeur mais n’ont rien d’autres à proposer qu’elles-même, pas de double fond, ni de mise en relation, elles ressemblent à des blocs de béton mal agencés et nimbés dans un brouillard artificiel. Non que l’on regrette le bon vieux montage discursif à papa, mais encore faudrait-il générer une alternative en retour, quelque chose de plus que cette poétique du ciment façon Kubrique.

On nous opposera qu’il nous est arrivé ici même de célébrer cette lissitude d’un certain cinéma contemporain, une fascinante tendance à produire de l’image pour l’image. Ce serait oublier que l’attrait intellectuel desdits film provient justement de son absence revendiquée de profondeur, de sa quasi transparence qui débouche sur un éloge de la vitesse. Rien de tout ça dans Le Guerrier silencieux qui ne produit pas d’images mais de l’imagerie. Entre deux combats façon tripoux norvégien, il se pique de métaphysique épaisse, prend la pose et fronce les sourcils jusqu’à la crampe, pour se mesurer, excusez du peu, à Malick, Herzog et donc Kubrick (« le 2001 du film de vikings », a-t-on pu lire ailleurs). L’ambition est louable ; la comparaison cruelle. Car enfin, ce qui caractérise les maîtres de Refn, c’est la dimension symphonique de leur travail, une sensation permanente de dépassement esthétique et intellectuel. Dépassement qui ne se limite pas, loin s’en faut, à un propos brumeux, un scope chiadé et une B.O. gutturale (les adjectifs sont interchangeables ici) : de l’ouverture élégiaque du Nouveau monde à l’odyssée d’Aguirre en passant par le silence assourdissant de 2001, c’est finalement entre les plans que se joue la subjugation, dans ces articulations qui structurent l’espace et le discours. Pas de gonds dans Le Guerrier silencieux. Juste, on le disait, une succession de panneaux impeccablement cadrés et éclairés, mais tellement profonds qu’ils ne renvoient aucun écho. Logiquement, au fur et à mesure de cette virée sans but dans les limbes de la Scandinavie, la vacuité va l’emporter sur la fatuité, l’ennui sur la fascination des débuts, pour finalement nous laisser au milieu du guet, incrédules et agacés. La nature a horreur du vide, certains spectateurs aussi.