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4
sur 5

Sans vraiment surprendre de leur part, le nouveau film des Dardenne bros est au moins le retour, après les relatives déceptions que furent L’Enfant et Le Silence de Lorna, à un cinéma essentiellement frondeur, de pure énergie. Soit ce qu’ils savent faire de mieux. La tentative du précédent opus de poser un peu la caméra pour installer progressivement leur récit de la quête d’échappée d’une jeune Albanaise, de privilégier l’habitation de l’espace, la ligne claire du drame psychologique à l’action, si elle était la preuve d’une louable remise en question, laissait aussi apparaître leurs vraies limites. Celles d’un cinéma qui, quoi qu’il fasse, ne peut tout à fait se résoudre à envisager autre chose que ce qui est, se matérialise, se présente (aux personnages comme au spectateur). Lorna, bien que tout aussi active et entreprenante que leurs précédents héros, était aussi une rêveuse, voulait vivre une histoire d’amour, avoir un enfant, bâtir quelque chose. Là où justement les Dardenne ne veulent (ne savent ?) filmer que des actes, du concret, du réel. Le hiatus entre ce scénario plutôt balisé et le caractère essentiellement vitaliste de leur cinéma se faisait alors trop souvent sentir, éteignant petit à petit le film, affaiblissant progressivement chacune de ses composantes.

Retour à un cinéma de pur pragmatisme avec ce Gamin au vélo, assurément l’un de leurs deux-trois meilleurs films (aussi captivant que Rosetta, moins émouvant que Le Fils, leur chef-d’œuvre). Suivant Cyril, douze ans, petite tête blonde à la recherche furieuse de son père (Jérémie Rénier, meilleur chez les Frères que partout ailleurs), les Dardenne confirment si besoin était leur statut, à l’échelle européenne, d’authentiques cinéaste d’action, le suspense étant de tous les plans, la tension d’un possible débordement au coeur de l’accalmie, d’une sortie de route toujours d’actualité le travaillant tout du long. On peut certes, tout en relevant la peu contestable efficacité de leur mise en scène, objecter qu’il n’y a ici rien de neuf, que si les Belges ont effectivement contribué il y a une quinzaine d’années à redonner un nouveau souffle au drame social à l’européenne par les qualités suscitées, quelque chose désormais dans leur manière se fait trop voyant, un peu mécanique et fabriqué. Certes, mais ce serait aussi nier l’impressionnant sens de la négociation des Dardenne, la constante adaptation de leur filmage sportif au gabarit, à l’énergie singulière de chacune de leur révélation. Bien que se rejoignant par une même inflexibilité, un mouvement également brut, le petit Cyril du Gamin au vélo n’est pas l’Igor de La Promesse, de même que la force d’une adolescente (Rosetta) n’est pas du tout celle d’un garçonnet.

Sans doute plus conscients que nous tous réunis de l’image actuelle de leur cinéma – renforcée notamment par l’exposition internationale inhérente à leurs deux Palmes d’or -, les Dardenne aspirent moins à ériger leur méthode en « style » qu’en positionnement (esthétique et / ou moral). Ils ont cette prudence – cette modestie surtout – de ne chercher à accompagner leur action brute d’aucune autre signification qu’elle-même. Ce sont des cinéastes du fait, de l’acte, point. Art 100 % terre à terre ayant par ailleurs pour grandeur d’offrir à une actrice-star (chose inédite dans leur cinéma) ce qui est assurément son plus beau rôle.

Bien que le Gamin soit et reste le point d’ancrage de toutes les scènes, que rien ne s’engage dans le film hors de sa présence et son rapport prioritaire à chaque situation, Cécile de France brille ici comme nulle-part ailleurs dans son rôle de mère d’élection, par un mélange de vraie discrétion et de grande disponibilité, une présence neutre la rendant tout de suite crédible, indispensable. C’est aussi l’une des forces des Dardenne que de savoir opposer à l’obstination butée d’un personnage principal la problématique de l’égale importance d’au moins un autre, contrer le solipsisme de Rosetta ou Cyril par l’attention à la fois bienveillante et résistante de Riquet ou Samantha. Rien que pour cela – mais tout aussi bien la belle tenue d’une mise en scène « à même l’énergie » -, Le Gamin au vélo est d’emblée l’une des oeuvres les plus franches et incarnées de cette année.