Il ne faut pas se laisser avoir par une campagne d’affichage aussi hideuse qu’idiote, ni même par une image qui au premier abord frappe par son étrange laideur plastique. Il y a, dans ce Drôle de noël de Scrooge, fidèlement adapté d’un conte de Charles Dickens (jusqu’au niveau soutenu du langage), un effroi inouï, quelque chose de presque dérangeant qui en fait un film d’une séduction retorse, porté par un curieux instinct de mort. Cette histoire de vieillard avaricieux qui un soir de noël, reçoit la visite du fantôme de son ancien associé, sera confronté à des visions du passé, du présent et du futur pour finalement être poursuivi par la mort elle-même, cette histoire, donc, est entièrement filmée en images de synthèse, selon le principe de la motion capture qui utilise les mouvements et le visage des acteurs (Jim Carrey en tête) avant de les transformer par les vertus de la moulinette numérique. Les légères transformations, qui conduisent les visages subtilement vers la caricature, la précision hyperréaliste des détails (ici on pourrait toucher du doigt les rides, cavités et rougeurs du visage de Scooge), la réfrigération générale des images (rarement on aura éprouvé avec autant d’intensité, la solitude d’un personnages et la sécheresse de son cœur grâce à la froideur inhumaine de images de synthèse), tout cela contribue à l’étrangeté généralisée de l’ensemble. Tout ce qui était raté dans son précédent film, Beowulf, trouve ici une cohérence implacable. De ses trois films de synthèse (série entamée avec Le Pôle express), Le Drôle de noël de Scrooge est indéniablement le plus réussi.

Les effets spéciaux ont toujours été la pierre angulaire du projet que Zemeckis tente de mener à bien depuis près de vingt ans. Ce qu’on a sous les yeux, c’est non plus un cinéma qui travaille le numérique (comme le fait une bonne part du cinéma hollywoodien), mais véritablement un cinéaste qui est travaillé par les effets spéciaux, par ces images de synthèse à la fois cliniques et aqueuses, qui en éprouve une sorte d’obsession secrète et essentiellement morbide. Ce conte de noël a beau raconter une histoire édifiante qui in fine se traduit par une réconciliation de Scrooge avec le monde, à l’issue de la projection, des images flottantes et maladives semblent persister sur la rétine, comme un cauchemar dont on ne parviendrait pas à effacer les dernières vapeurs. Ce Scrooge est un film profondément habité, ou plutôt hanté, comme le répète à plusieurs reprise le personnage qui, forcé de regarder des scènes insoutenables, hurle à plusieurs reprise qu’on cesse, précisément, de le hanter. Là où d’autres sont au dehors des choses (récemment, 2012 de Roland Emmerich, où les visions sont comme désolidarisées des personnages), Zemeckis, lui, pénètre dans le cœur même du numérique. Et en toute logique, raconte l’histoire d’un individu et du parcours dans sa conscience.

Il y a quelque chose, ici, du voyage intérieur et métaphysique, chose assez rare dans le cinéma hollywoodien, plus enclin à construire des récits fondés sur des expériences existentielles collectives où l’on apprend avec les autres. Jodie Foster dans Contact ou Tom Hanks dans Seul au monde, au contraire, étaient des êtres obligés d’apprendre par eux-mêmes et pour eux-mêmes, dans une sorte de solitude intime, perdus au milieu d’une mer qui n’existe pas (Seul au monde et sa mère de synthèse) ou cloîtré dans une boule traversant le temps et l’espace (Contact), où le premier rapport avec l’Autre n’était rien moins que la rencontre avec un mort, un mort de synthèse qui plus est. Et on pouvait en dire tout autant de Bob Hoskins dans Roger Rabbit qui finissait par être englouti et cerné par les cartoons, dans des scènes qui présentaient les apparats d’une délirante joyeuseté mais d’où émanait, insidieusement, quelque chose de malaisant. Chez Zemeckis, l’humain est cerné (par le numérique), menacé de disparaître (qu’on se souvienne seulement des trous dans le corps et autres démembrements subits par les actrices dans La Mort vous va si bien), et il semble bien qu’avec ses derniers films Zemeckis y soit presque parvenu : dans ce Scrooge, on ne sait plus très bien qui de l’acteur ou de sa marionnette en 3D joue, car quelque chose semble avoir pris possession des corps.

Pas un hasard donc si la mort est le sujet principal de ce film, comme si la synthèse entérinait la manière qu’à Zemeckis de frôler les limites du monde, une forme d’au-delà dont le numérique serait la matière même. Le cinéaste choisit souvent des angles improbables, de ceux que peuvent se permettre la plupart des dessins animés, mais ils prennent chez Zemeckis une dimension plus trouble : la caméra se recule et soudainement c’est du point de vue de deux clochettes accrochées au mur que le spectateur observe Scrooge, deux clochettes qui apparaissent dans toute leur monstruosité (un plan qui prend tout son sens en projection 3D), mais qui surtout donnent une idée de la façon dont Zemeckis filme systématiquement du point de vue de la mort, depuis un emplacement impossible pour une caméra matérielle. Un cinéaste qui de film en film, n’en finit pas de traverser le Stix allant de notre réalité à celle de la mort numérique, et en chemin, dans la solitude glacée de ces apparences sans conscience (ce que lui dira d’ailleurs le premier Esprit à propos de ses visions d’enfance : qu’elles sont sans conscience, c’est à dire sans conscience de la réalité), le cinéaste y croise des spectres qu’il tente de ramener à la vie, tout en étant fasciné par leurs puissances mortifères. Il est probable que le Avatar de James Cameron portera sur ces mêmes images un point de vue un peu différent, sans doute déterminé à les rendre plus vivantes. Mais pour l’heure, la dimension de cadavre des visions de Zemeckis a quelque chose de proprement fascinant.

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