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Pas facile à pitcher, le nouveau Raoul Ruiz. Avant de s’y essayer, il faut préciser le motif qui nourrit le film, qui nourrissait aussi nombre de ses prédécesseurs. C’est l’effet spécial made in Chili : en un plan, sans raccord, sans rupture, d’un simple panoramique, réunir deux époques, passé et présent, souvenir souvenir. Concrètement, plonger dans sa mémoire ce n’est que faire un pas de côté, déplacer un peu l’axe de la caméra, c’est tout. Aisance infinie, puissance et plaisir sans résistance à ressaisir le passé sous forme de tableaux, de décors, de domaines perdus. Projet proustien, évidemment, mais aussi sésame pour mille histoires, carte blanche à la mythomanie de la fiction, puits de récits sans fond où Ruiz puise, infatigable, des dizaines de films, des milliers de films possibles.

Maintenant, on tente le pitch. Chili, le 11 septembre 1973. Max recueille un jeune couple de français poursuivi par les militaires putschistes à la solde de Pinochet. Avec eux, il se souvient de son amitié avec le mystérieux Antoine, aviateur français, mythomane et aventurier qui avait atterri devant sa maison un matin de 1932. Ça déroule : durant la seconde guerre mondiale, les deux hommes se retrouvent en Angleterre, sur une base aérienne où Max enseigne à Antoine l’usage des nouveaux coucous de combat. Quel fil secret les relie ? Sans doute ce livre d’Alain-Fournier que Max lit et relit sans arrêt et dont Antoine est peut-être le héros.

Avoir face à soi, en chair et en os, le Grand Meaulnes, belle hypothèse, c’est sûr. Il faut chanter une fois encore la puissance infinie de l’imaginaire ruizien, se désoler aussi, ici, de son exécution. Livre d’images jauni, mise en scène aux rondeurs vieillottes, Le Domaine perdu endort et s’endort sur le moelleux coussin de son histoire, voyage mou parmi les ruines du siècle. C’est papy Ruiz qui régale, mais on l’a connu bien plus alerte, champion pour sauter par-dessus l’embrouillamini qu’il se plait à mettre en place. On n’est jamais loin, ici, de la carte postale années 30, avec les blousons d’aviateurs et les gosses en culottes courtes. Quelque chose ne prend pas dans le film, que trahit le dénouement quasi-lelouchien (pardon, Raoul) où l’on retrouve Grégoire Colin et François Cluzet grimés en centenaire. Malice flappie de l’auteur ? Cette fois oui. Ce n’est que somnolence passagère, c’est sûr.