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4
sur 5

Il y aura forcément un après Lady chance : il suffit de croiser une colonne morris récemment garnie pour pénétrer dans son univers passéiste. Lumière tamisée, belle blonde aguicheuse et petits acteurs trop vieux pour espérer la grandeur absolue de la starification, bref de l’hommagerie pur sucre, où les courbettes pour les morts et les vieux débris architecturent l’ensemble. N’empêche : sans avoir nécessairement de la suite dans les idées, le scénariste en devenir Wayne Kramer (Mindhunter de Renny Harlin) malaxe son matériau polardeux dans le bon sens. Surenchère de suranné, récitation en mode mineur de pans entiers de Casino, reprise au grand complet des chartes graphiques et musicales de Mike Figgis, Kramer avoue sincèrement qu’il est né trop tard, mais ne recule devant rien pour rallumer, l’espace d’un film, ce cinéma qui lui est si cher.

Cerise sur le gâteau, le casting permet à la fois d’harmoniser parfaitement l’ensemble et de lui donner enfin une existence totale. Lady chance s’appelle en fait The Cooler, « le porte-poisse », un employé de casino qui par sa simple présence entraîne invariablement les meilleurs joueurs de roulette et de Black-jack dans la spirale de la défaite. Ce rôle impayable est tenu par William H. Macy à qui le cinéaste offre ici un formidable cadeau. Loin d’être l’opposé exact de ses prestations purement ornementales chez les Coen et d’autres, son personnage s’avère plus précisément un exact contre-champs. D’abord introspection pure, où Macy dévoile son quotidien d’employé monstrueux comme un carnet de bord de l’acteur au travail, ce contre-champs s’étire ensuite sur sa vie intime : drague, vie de famille, son home sweet home miteux puis sa vie sexuelle. Résultat assurément touchant et pour le coup novateur dans le polar. Jusqu’à Lady chance (on n’oubliera pas non plus dans le genre l’excellent Panic, avec William H. Macy justement), rares sont les films à s’intéresser à la condition des freaks sans passer par le procédé hypocrite du rôle de composition.

Cette interaction personnage-casting, Kramer la pousse jusqu’au bout. Au-delà de la ronde infernale de Macy au pays des trognes, le cinéaste lui adjoint celle d’Alec Baldwin et de Maria Bello qui incarnent à leur tour ce qu’ils sont aujourd’hui pour l’inconscient collectif hollywoodien. Blondeur sublime qu’un tatouage, une ride ou une rondeur vient naturellement casser pour l’une, embonpoint, sauvagerie et aigreur absolue pour l’autre, Kramer capte les failles avec une justesse rare pour nourrir remarquablement la nostalgie générale du film : en sort une douceur presque fleur bleue, qui rappelle un romantisme eastwoodien de type Breezy ou Jugé coupable. Lady chance a beau se complaire comme tant d’autres en énième polar à l’ancienne, il n’en reste pas moins un très beau film sensible.