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Certains cinéastes ont un réel goût de la surprise et de l’inattendu. Ainsi de Robert Guédiguian qui, depuis le joli succès remporté jadis par Marius et Jeannette, nous assène désormais bon an mal an sa cuvée de saison avec l’enthousiasme de ceux à qui, enfin, une reconnaissance publique a été concédée. Sans jouer le moins du monde la carte de la pagnolade, de l’apéritif anisé ou de la belote qui vous fend, notre Robert départemental (étendard marseillais au même titre que Akhenaton ou feu Izzo) nous ressert une fois encore une bouillabaisse 100 % authentique dont les ingrédients nous sont désormais familiers. Ariane Ascaride endosse à nouveau le glorieux costume de Mère Courage et les copains de toujours (Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Jacques Boudet) aident à servir une soupe réchauffée avec le métier qu’on leur connaît. Où se situe exactement la surprise alors ? Quelque part, peut-être, du côté de la fidélité à une thématique et à un discours. Quelque part aussi dans l’obstination du réalisateur, son refus du parisianisme et de la dramaturgie mondaine. Quelque part surtout dans la portée fédératrice d’un tel cinéma. Quand les Cahiers du cinéma, Positif, Première et consorts entonnent d’une seule voix un concert de louanges qui annulent soudainement toutes les querelles de clochers qui jalonnent l’histoire de leurs supports respectifs, il devient possible de parler de cinéma consensuel. Autour de quoi se noue cette réconciliation critique inespérée ? Peu de choses en fait.

La ville est tranquille, dans sa forme, n’est rien moins qu’un de ces films choraux qui, depuis Short cuts, envahissent les écrans en interrogeant le spectateur sur sa place au sein du groupe, de la communauté, de la ville, de la cité. Le citoyen Guédiguian, justement, lui aussi, se pose des questions sur le devenir de ses comparses. Comment vivre aujourd’hui dans un monde si dur ? Comment résister ? Avec toute la démagogie dont il est capable, il s’abstient de donner des réponses et se contente de tirer un constat douloureux, ahuri et angoissé de notre société dans ce qu’elle a de plus inquiétant. Le problème c’est que, dans l’univers codifié du réalisateur tout devient rapidement identifiable. Au point que quand à l’arrière-plan d’une scène se profile un personnage, avant qu’il n’ait eu le temps de parler, son rôle et sa fonction sont déjà repérables. Ah ! Les colleurs d’affiche du Front national ! Ah ! Les politiciens véreux ! Ah ! La dure vie de prolétaire passée dans un entrepôt à empaqueter des poissons en les prenant par les yeux (voilà une image qui parle !). La ville est tranquille roule sur les rails de sa bonne conscience, certain de donner à voir des réalités absentes du cinéma français contemporain. Grand bien lui fasse.

Toujours est-il que rien ne peut légitimer, d’aucune façon, la position morale du metteur en scène lorsqu’il laisse entendre que sa triste héroïne n’a pas d’autre choix que de se débarrasser de sa fille parce qu’elle ne sait pas s’occuper de son enfant, tout occupée qu’elle est à faire des crises de manque et à tailler des pipes aux relous de la téci. La ville est tranquille se veut un titre ironique -on l’aura compris-, le film qui l’illustre n’a pourtant ni recul ni humour et n’est porté que par la grossièreté de son discours et l’approximation idéologique qui le sous-tend. Ses personnages en pâtissent, le propos s’écroule et le spectateur lucide s’échappe vers des horizons cinématographiques moins odieux.