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4
sur 5

En 2005, le documentaire Babooska s’attachait au quotidien modeste d’un cirque et de sa troupe qui sillonnaient l’Italie. Covi et Frimmel reprennent aujourd’hui un matériau similaire, mais sous les augures inédites de la fiction. En pleine banlieue romaine, une fillette en bas âge, abandonnée au milieu d’un parc, est recueillie par un couple de forains itinérants. Si l’intention n’est plus la même, l’élan créateur du couple semble inamovible. Chaque acteur y joue son propre rôle, tous sont réellement saltimbanques nomades et prêtent leurs foyers mobiles pour les besoins de la réalisation. Le choix de faire jouer une gamine à la parole balbutiante (2 ans, à peine) conforte cette illusion d’une excuse détournée : prétexter la fiction pour, au fond, mieux retourner à une mise en scène vériste de l’abandon infantile et de l’idéalisation de l’entraide en milieu prolo. Rien d’inédit à mettre en scène la prime enfance : filmer un être dont la conscience au monde (comprendre aussi : à l’objectif d’une caméra) reste encore limitée, relève d’un discours métaphysique sur l’innocence déjà emprunté de mille manières. Le risque, avec ce genre d’approche, serait de se gargariser du challenge de non-direction et de se complaire dans une futile monstration de phénomène de foire. L’inquiétude pointe donc au début, devant le naturel effarant de cette jeune Pivellina à savoir interagir avec tout ce qui l’entoure, comme une actrice surdouée de naissance.

Heureusement, le diktat du réel n’a pas longtemps droit de cité. Décor lourdement métaphorique (voire fantasmatique), l’univers forain se voit ici réduit à sa dimension la plus triviale, la plus désaturée, comme l’antithèse contemporaine d’un cirque fellinien (le plus grand chapiteau du monde n’est plus qu’un lointain souvenir). Si ses effets sont chiches aux yeux du tout venant (scène formidable où le cirque se joue devant un public insignifiant, sauf pour le regard émerveillé de la gamine), la duperie de l’illusion foraine s’offre comme ressort dramatique essentiel. Cette Pivellina (littéralement : « nouvelle venue ») devient à la fois le spectateur privilégié de cet univers d’illusions et son couronnement terminal. L’emploi d’un tel décor assure ainsi la démarche funambule du film entre deux vertiges : le réel documenteur et l’imaginaire féérique. Chaque séquence isole le personnage dans un carcan et joue les crèches de substitution devant les intempéries de la réalité. L’abandon infantile, la parenté de substitution, autant de cas sociaux qui semblent se dérober sous une seule bannière : le conte plutôt que le portrait sociologique. Et sans cesse, le vœu génial d’une double représentation : la factualité d’endroits et d’existences adultes précaires face à la confrontation édulcorée (à dose homéopathique) de la Pivellina au Monde.