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sur 5

Si porté aux nues, si régulier dans sa production (un chef-d’oeuvre festivalier tous les deux ans), il semble a priori difficile de s’enthousiasmer comme au premier jour des nouveaux films d’Almodovar. Pourtant, aussi ambigu que son statut de film rupture, cette nouvelle livraison semble dès le générique se lover une fois de plus dans l’univers icôné de son créateur-icône. Soient des travestis, des citations cinéphiles, des scénarii à tiroirs, des couches, des sous-couches baroques en veux-tu-en-voilà. On se dit forcément que tout cela va finir comme un bon Almodovar, un bon film quoi, sublimement cadré, génialement photographié, ambitieux et fin. Bref : déjà fait mais à faire.

Pourtant, Almodovar le martèle comme tant d’autres, son angoisse s’illustre dans le fait de ne pas vouloir se répéter et le film s’en nourrit au plus profond. Les rôles s’intervertissent, les couleurs et les époques vont et viennent sans chercher à fusionner. On sait que le cinéaste a beaucoup puisé dans ses propres souvenirs, de son enfance chez les jésuites aux années 80, colorées, underground et cinématographiques. Mais ce qui pourrait ne constituer qu’une belle confession se voit presque comme un carcan, un truc à expier rigoureusement pour passer à autre chose. Almodovar le répète là aussi dans toutes ses interviews : il malaxe La Mauvaise éducation depuis plus de dix ans et faire ce film s’avérait urgent pour lui. Son film affirme haut et fort ce que les précédents disaient en sourdine : le passé se traite toujours mieux avec le temps (les cauchemars franquistes, comme l’euphorie des drogues eighties) et la cinéphilie est le meilleur vecteur pour parler de tout ça. Et, lui, Almodovar ne baigne pas bêtement dans son jus.

Du coup, à force de théorisation expiatoire, le film est un petit traité pudique du cinéma de son auteur. Chaque scène est autant de confidence à demi-mot sur un passé commun, où cinéma et humain avancent main dans la main, se répondant, voire fusionnant comme deux frères siamois. Le cinéma c’est ça, le cinéma c’est moi, un principe de mise en scène qui incarne l’hommage au film noir et justifie chaque méandre du scénario : le héros n’est pas celui qu’on croit, les conventions de flash-back ne sont que des représentations filmiques. Pas étonnant que cette série d’encastrements ludiques se termine sur la case Passion, témoignage brillant de l’objectif du cinéaste : la séduction absolue du spectateur. Certes, on n’y croyait plus tellement, mais Almodovar nous a somptueusement bien dragué.