Les films de Frederick Wiseman s’attachent en général à la description d’une institution : hôpital psychiatrique de Titicut follies, bureau d’aide sociale de Welfare… Sans voix off ni interview, la caméra se charge d’explorer, visite les recoins, du conseil d’administration à la cantine des employés, et finit par habiter ce lieu, parvenant à le rendre familier et vivant. La formule est féconde et a déjà donné au documentaire plus d’une oeuvre marquante. Wiseman la reconduit une fois de plus, à l’identique, en s’intéressant au ballet de l’Opéra de Paris. En compagnie de danseurs étoiles comme s’il s’agissait de vendeurs de grand magasin, Wiseman reste avant tout un sociologue particulièrement doué. Il faut voir ces scènes dans le bureau de la directrice, l’organisation d’un déjeuner de bienfaisance pour riches mécènes américains, et le tour guidé qui l’accompagne et formera (plus ou moins) l’ossature du film. On ne voit que Depardon pour filmer ainsi l’exercice quotidien d’une institution, parvenir à un portrait si complet, à la fois rigoureux et buissonnier.

Moderne Américain à Paris, Wiseman en profite aussi pour épingler avec malice quelques réflexes « si français » : un certain sens des hiérarchies, avec ce qu’elles impliquent de rigidité et de désuétude dans les rapports sociaux, une petite tendance à la minauderie chez les élèves, à l’intellectualisation chez les profs… Ca n’est évidemment pas l’essentiel, mais ce fil rouge discret et amusé qui traverse le film lui permet déjà de s’élever au dessus de l’anecdote, le ballet devenant la métaphore d’une (vieille) France fantaisie qui inspire depuis des décennies les cinéastes américains.

Surtout, il semble qu’explorer ce temple de l’art amène Wiseman à préciser la nature du sien. A substituer peu à peu au spectacle du ballet, celui du film, qu’il met en oeuvre devant nous : comme un mini-Playtime polyglotte et féérique, où se mêlent le français et l’anglais, le classique et le moderne (Casse-Noisette et Cunningham), la danse et l’administration (c’est-à-dire l’Art et les sciences sociales). C’est ce dernier aspect qui nous frappe le plus : cette manière qu’a Wiseman de grappiller avec une même avidité, souvent dans une même scène, les gestes des danseurs et les commentaires des profs chuchotés à l’arrière, les calculs budgétaires de la directrice et le grincement d’une machinerie. Avec une aisance et une fluidité admirables, tant le passage de l’un à l’autre se fait sans encombre, confinant presque à la fusion. Le film y gagne une beauté nouvelle, certainement plus impure, où la perfection des gestes est inséparable du halètement du danseur, et des échauffements de son partenaire à l’arrière plan. Avec cette Danse qu’on avait d’abord cru de circonstance, Wiseman vient peut-être de livrer à près de 80 ans son Art poétique – et un film merveilleux.

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