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4
sur 5

Dernière preuve en date de la vivacité du cinéma argentin, La Ciénaga de Lucrécia Martel confirme tout le bien que nous pensions déjà de cette cinématographie, véritable petit miracle artistique dans un pays dévasté par la crise. Après la génération militante et ses pamphlets politiques dénonçant la dictature, voici donc une nouvelle génération qui a su digérer l’histoire mouvementée de l’Argentine pour nous livrer des films aussi intimistes et étranges que La Libertad ou Mundo Grùa. Lucrécia Martel fait partie de ces jeunes cinéastes qui, même s’ils ne l’évoquent pas directement, conservent en eux les traces des drames qui ont secoué leur pays natal et qui hantent fatalement leurs films. Avec La Ciénaga (en français, « Le Marécage »), Lucrécia Martel a choisi de suivre deux familles le temps d’un été particulièrement suffocant. Mais, plutôt que de nous livrer un portrait tout cuit de la société argentine contemporaine, la cinéaste choisit des voies nettement plus tordues, explorant jusqu’à ses ultimes recoins la notion de malaise.

Inutile donc de chercher la trame principale de ce film qui ressemble plutôt à un assemblage de sensations et de chocs visuels. Lucrécia Martel nous offre une oeuvre rigoureusement subjective axant toute sa mise en scène sur le trouble et le nauséeux. Dès la première scène, une partie entre quinquagénaires suintant et passablement avinés devant une piscine bouseuse, le ton du film est donné. Ensuite, ce sera un interminable défilé de gueules cassées et de gamins scarifiés que n’aurait pas renié Harmony Korine. La Ciénaga pourrait en effet être le cousin latino du premier film de Korine, Gummo, dans sa manière d’accumuler le gluant, le laid et le bizarre jusqu’à l’overdose. Pourtant, le film de Lucrécia Martel ne se limite pas à une simple fascination pour le crado. Pour son premier long métrage, la cinéaste témoigne d’une rare maîtrise dans sa réalisation. Souvent elliptique, son récit effleure les faits et gestes de ses protagonistes sans en suivre les tenants et les aboutissants, renforçant l’étrangeté d’un film qui laisse une large part à la suggestion. Expérience limite, La Ciénaga révèle au final l’impression de léthargie et de déliquescence que dégage une certaine partie de la société argentine (la bourgeoisie provinciale ?), confinée derrières les murs décrépis de ses vastes domaines et les ruines de ses anciennes croyances (la religion réduite à un miracle télévisé). Plus que jamais un film d’actualité.