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4
sur 5

La carrière de David Gordon Green a pris des allures de fulgurant météore avec la sortie en 2001 du magnifique George Washington, puis un film resté inédit chez nous, All the real girls. A moins de 30 ans, Green revient en force avec cette Autre rive, où se confirment les grandes qualités d’une oeuvre tout entière vouée aux préceptes du cinéma de Mallick (ici producteur) : suspension gracile du temps, poids des grands espaces du vieux Sud, recours flamboyant à la syntaxe du grand cinéma américain des seventies, de compositions au grand angle en freeze-shots monochromés.

Le scénario de L’Autre rive reprend celui de La Nuit du chasseur sur un versant exclusivement solaire et masculin. Deux frères d’un coin perdu de Caroline du Nord voient débarquer un mystérieux oncle qui se transforme peu à peu en démon : intérêt pour un étrange trésor caché dans la ferme, remise en cause générale de la donne familiale, etc. Si le premier tiers du film retrouve la force et la pesanteur immobile et magnétique des deux précédents films de Green, le second, cavale dans les grands paysages du Sud et mise en mouvement de l’esthétique du cinéaste (une première) est l’occasion d’un nouveau défi. Mais là encore, c’est l’immobilité qui prévaut, l’avancée des deux adolescents semblant constamment réduite à néant. C’est que Green préfère à la notion de course celle de ballade dans un univers fermé sur lui-même, rapprochant au maximum son film du Badlands de Terrence Mallick.

Cet univers est celui du conte (le trésor des pièces d’or), l’inconnu en est quasiment absent, mais il ne se départit à aucun moment de réalisme : la description qui est faite de l’Amérique postindustrielle, entre décors immaculés et aberrantes traces d’activité humaine (vieilles machines déglinguées, usines désaffectées, casses), prend chez Green un caractère sourdement politique. Ce mélange de poésie du lieu et d’obsession à parler des exclus et nomades du système industriel américain (les multiples pauses des deux adolescents dans des lieux de vie en plein no man’s land) est la marque du cinéma de Green. Et si L’Autre rive n’apporte finalement rien de plus à l’univers déjà exemplairement cohérent du cinéaste, il demeure la promesse d’un talent brut et sans équivalent dans le jeune cinéma indépendant américain.