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5
sur 5

Les corps souffrent beaucoup dans Into the abyss. On ne s’en étonnera pas, venant d’un cinéaste dont l’expérimentation du monde n’est pas affaire de regard mais plutôt de brûlures et de plaies. Au fil des témoignages qui constituent la majeure partie du documentaire, Herzog dessine patiemment une galerie d’afflictions, de genoux qui tremblent, de chairs déchiquetées ou de corps écrasés par un train. Quand le film descend dans les abysses suggérés par son titre, se lève ainsi une ronde de morts et de sang qui semble n’avoir plus de fin. Arrivé à ce seuil extrême des peines racontées sans affectation par les protagonistes face à la caméra, le film ne distingue plus l’infinie émotion qu’il a fait surgir de l’outrance produite par cette accumulation d’images morbides.

C’est qu’il faut prendre au sérieux son sous-titre : « A tale of death, a tale of life ». Comme souvent chez Herzog, la vie et son potentiel grotesque sont inextricablement noués au hiératisme pâle de la mort. En témoigne cette séquence où un des personnages raconte comment un coup de tournevis lui traverse la poitrine. Que faire ? Le retirer tranquillement et rentrer chez soi, sans un poing adressé à la terre ou au ciel. Encore plus tard, un homme lui tire dessus à bout portant mais le canon s’enraye. Voilà donc un survivant comme les affectionne le cinéaste allemand, un homme qui ne s’émeut qu’à peine d’avoir traversé un bout de mort, car les miracles sont ordinaires. L’horreur, chez Herzog, est toujours pétrie du même geste mêlant terreur, tristesse et l’éclat d’un rire rentré, ce que le film montre ici avec la rigueur et la simplicité de son dispositif. Les premiers échos donnaient pourtant le sentiment d’avoir affaire à un documentaire à thèse, centré sur la peine de mort aux Etats-Unis. Au final, si le sujet est bien présent, c’est à la manière d’un « fait social total » comme l’avait théorisé l’anthropologue Marcel Mauss : un morceau de réel prélevé dans le tissu social mais à travers lequel s’exprime tout un pan de la société qui le constitue. Partant d’un assassinat pour lequel un des deux jeunes coupables attend son heure dans le couloir de la mort, Herzog déploie un point de vue croisé sur l’événement, entre horizontalité sociale et verticalité métaphysique. Le montage élargit ainsi progressivement la retranscription du fait divers à l’ensemble des protagonistes impliqués : proches des victimes, simples témoins ou enquêteurs, parents des meurtriers, meurtriers eux-mêmes. Ce tissu dense de témoignages reliés par des plans de coupe sur la ville de Conroe, théâtre des événements, tresse la vision d’un territoire infecté par la misère sociale, affective et morale, comme le ferait à peine la plus forte des fictions. A cette aune, guère surprenant que le dernier film de fiction du cinéaste allemand (My son, my son, what have ye done, inédit chez nous) ait été produit par Lynch : on songe par moments à Twin Peaks dans l’entrecroisement de ces personnages dessinant le tableau sinistre d’une ville gagnée en cercles concentriques par le mal. Herzog, résidant américain depuis une quinzaine d’années, filme ici une Amérique de déclassés et de victimes moins sous l’angle de l’anomie que d’une terrifiante banalité.

Mais aux accents rageurs qui teintaient un film comme La Balade de Bruno, le cinéaste a désormais substitué une forme de raideur compassionnelle mêlant empathie de principe et réserve morale, à l’exact opposé du Truman Capote de De sang froid. Toute la mise en scène d’Herzog se déplie ainsi à partir de sa voix, qui reste avant tout celle d’un grand directeur d’acteurs. Sous sa partition de joueur de Hamelin, les témoins livrent des histoires personnelles comme autant de films possibles dont ils seraient de valables héros. Tout en départageant rigoureusement les victimes des coupables (Herzog les désignant devant l’un deux comme « des pommes pourries »), et c’est alors toute une humanité blessée que le maïeute allemand fait naître sous nos yeux. Une humanité de survivants et de miraculés aussi, tournant indéfiniment autour de ses fantômes, comme nous, spectateurs, finirons par tourner autour d’un jeune homme nommé Michael Perry, exécuté huit jours après sa rencontre avec le cinéaste. Film de chairs et de spectres, donc, et film immense.