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4
sur 5

En France, nous avons eu le soft Emmanuelle. Aux Etats-Unis, il y eut Deep throat, premier film porno à sortir du ghetto pour devenir, selon la formule consacrée, un véritable phénomène de société. Deep throat, c’est un porno paillard et joyeux dont l’argument principal assez fantaisiste (une femme a son clitoris logé dans la gorge) n’avait pas empêché le film d’être un enjeu majeur pour l’Amérique des années 70. Comment un film qui n’en demandait pas tant devient à son corps défendant une petite révolution culturelle (au point de donner son surnom à la taupe du Watergate) ? Voilà à quoi vont brillamment s’activer, une heure et demi durant, les réalisateurs Fenton Bailey et Randy Barbato.

La richesse de Inside deep throat vient de ce que les réalisateurs embrassent le champ complet de l’événement, filmant quiconque a touché de près ou de loin à cette révolution. Impression d’assister à la construction d’une cosmogonie où chaque partie (les hommes et les femmes, acteurs ou spectateurs de cette aventure) est intimement liée au tout (le phénomène de société). Entérinée ainsi sur le mode documentaire, une belle constance du cinéma américain, cette idée d’une grande chaîne de conséquences où histoire intime et Histoire du pays se rejoignent dans des rapport d’attirance ou de répulsion, mais où, en tout cas, personne n’existe seul, dans un rapport de soi à soi. Tout y passe, l’insouciance initiale, la découverte enthousiaste des premiers spectateurs, la vindicte réactionnaire de l’ère Nixon, la défense du film par quelques journaux prestigieux (le New York Times), la prise en main des bénéfices par la mafia, les utilitarismes de tous poils (des féministes aux acteurs hollywoodiens) et pour finir la solitude des deux acteurs (Linda Lovelace et Harry Reems), broyés par une immense machinerie politique, sociale, mythologique qui a fini par les dépasser avant de les engloutir tout à fait.

Cet aspect « grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma » donne au film et à son sujet des allures de tragédie moderne. Au fond, Deep throat, c’est un espoir déçu, le rêve un temps caressé d’une société décomplexée qui en aurait fini avec la terreur sexuelle. Fenton Bailey et Randy Barbato ont par exemple retrouvé d’hallucinantes images d’archives où il apparaît que toute la société va voir le film (comme le dira un des intervenants), du jeune cadre dynamique à la mémé chic. Après avoir inscrit Inside deep throat dans un véritable espace de débat, à la manière des films de Marcel Ophuls, les réalisateurs prennent alors le pouls de l’Histoire. Sur un rythme scorsesien (modèle inavoué du film), une époque passe, une autre naît sur les ruines de la précédente, Deep throat est entré au panthéon des mythologies, mais quelque chose s’est gâté, comme si une sourde ironie en avait gardé le pire (une surpuissante industrie du porno qui, pour une grande partie, produit de la chair à canon) et rejeté le meilleur (la joyeuseté, l’enthousiasme pionnier, l’artisanat). La mélancolie qui sous-tend les conclusions de cette aventure rappelle à bien des égards la déception qui a accompagné la génération 68, une fois que les feux révolutionnaires se sont éteints sans avoir complètement porté leurs fruits.