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sur 5

Wong Kar-waï aime donner à ses films des noms de pop-songs lénifiantes. Il faut voir In the mood for love pour apprécier la mélancolie de son titre, et sa sève ironique. En tout cas, on attendait pas moins de l’auteur de Chungking express que cette love story « à rebours », délicieusement kitsch et élégiaque. Mais derrière cette variation sur le thème éternel du rendez-vous manqué se cache un mélo aux allures expérimentales dont la construction abstraite et sophistiquée n’est pas -bien au contraire- ennemie des larmes.

In the mood for love est la suite plus ou moins avouée de Nos années sauvages, chronique tourmentée qui avait consacré Wong Kar-waï au début des années 90 comme le cinéaste le plus original et le plus attachant de Hong Kong. Dans In the mood for love, nous sommes de nouveau plongés dans les années 60, à Hong Kong. Mais les héros ont grandi. Ils se sont mariés, travaillent, ont des vies qu’ils aimeraient sans histoires. Elle est secrétaire, lui, journaliste. Ils emménagent sur le même palier. Chow (Tony Leung) et Li-Zhen -la Maggie Cheung de Nos années sauvages, devenue madame Chan- découvrent que leurs époux et épouse respectifs entretiennent une liaison. Cet adultère croisé (tenu hors champ, puisqu’on ne verra jamais les visages coupables) a pour conséquence de les rapprocher. Ensemble, pour comprendre, ils reconstituent une rencontre amoureuse, et « répètent » ce qu’ils diront à leur mari et femme. Très vite, dans ce jeu empreint de dépit amoureux, le trouble s’installe.

Wong Kar-waï aborde son sujet avec une double casquette d’esthète et d’observateur sentimental. Difficile de faire l’impasse sur la stylisation visuelle, ce « glacis » de l’image qui éloigne de nous ce Hong Kong sixties -presque un chromo, malgré l’exactitude de la reconstitution. Pourtant, la plastique très ouvragée du film ne se départit jamais d’une hypersensiblité du regard à la texture des objets, aux lieux et aux surfaces arpentés par la caméra (plâtre décrépi des murs de l’immeuble, vitres et miroirs, velours des rideaux et des robes de Maggie Cheung). Wong Kar-waï fait la part belle à tous les éléments du décor, et règle d’un même œil expert le placement des acteurs et le contraste des couleurs (magnifique photo de Christopher Doyle et Mark Li Ping-bing, chef op attitré de Hou Hsiao-hsien). D’ailleurs, ces appartements exigus ne laissent de place qu’aux gestes fonctionnels, utilitaires, et pas aux postures mélodramatiques. Le rituel quotidien pour Chow et Li-Zhen -descendre chez le traiteur pour aller acheter des nouilles- est le moment où apparaissent conjointement la solitude et la proximité des corps, plongés dans la pénombre d’un escalier en sous-sol, enserrés dans un temps voué à la répétition. Un ralenti, une valse belle et entêtante transforment cet événement anodin et répétitif en une minute d’intensité pure.

Car, pour Wong Kar-waï, raconter une histoire d’amour relève moins du fait de retracer les événements marquants que de montrer les transformations du temps qu’elle provoque. Ainsi, la chronologie, bien que très précise, donne l’impression d’être déjà intériorisée et ressassée par les personnages. Le grand thème de In the mood for love est cette volonté de ralentir, de répéter, de reprendre l’instant, un impérieux besoin de seconde chance qui ne peut être satisfait que dans le temps artificiel du cinéma. Car si le désir est ici question d’optique, il a aussi à voir avec le montage, le remontage d’images vraies ou fantasmées. En témoigne le subtil agencement des intermittences, des ralentis, des noirs.

Wong Kar-waï aurait pu se contenter de cette belle idée, nourrie par des préoccupations tant affectives que cérébrales. Or, dans un long épilogue, le cinéaste prend du champ par rapport à ses personnages et à son sujet et laisse libre cours à ses intuitions. Le temps passe pour Chow et madame Chan, le film devient plus méditatif. Le vernis rétro et l’écheveau abstrait des instants amoureux sont confrontés, sans ménagement, à une intervention du temps historique (actualités de l’époque : De Gaulle en visite au Cambodge). Effet de zapping, qui nous ramène brutalement au réel tout en préparant la splendide échappée poétique de la fin. Il fallait cette cassure dans le film pour que, dans un final inoubliable, la mémoire et les sentiments se résorbent dans le secret des âges, emportés dans l’infini du temps qui passe.