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4
sur 5

Dans la filmographie de Bruno Dumont, Hors Satan vient prendre le relais d’Hadewijch en passant par un chemin paradoxal. A qui avait cru discerner dans la surprenante douceur d’Hadewijch une voie nouvelle pour lui, en même temps qu’une manière de sortir son cinéma de la glaise épaisse et austère où il l’avait jusqu’alors pétrie, à ceux-là, donc, Hors Satan apporte à la fois une confirmation et un démenti cinglant. Un démenti parce que Dumont y revient, comme on dit, à ses fondamentaux : un village du Nord et la lande qui le borde (les dunes aussi, puisque Dumont a poussé sa caméra quelques kilomètres plus loin, au bord de la mer, sur la Côte d’Opale) ; un type au visage tors qui, comme le Demester de Flandres, parle (beaucoup) moins qu’il ne marche, regarde moins qu’il ne fixe (mais quoi, quel Dieu, quel Diable, dans le ciel immense auquel il adresse un angélus, les genoux dans l’herbe ?), et dont le regard et la marche polarisent tout, le reste des personnages, le décor ; enfin quelques événements qui viennent, incongrus, se déposer sur cette morne plaine : un type qu’un coup de fusil envoie valser au fond de sa grange, un chevreuil qu’on abat pour rien, un baiser et un coït donnés sans volupté à des corps baveux parce que c’est un exorcisme qu’on pratique, parce qu’on déloge Satan.

Le tableau a l’air chargé, il l’est pourtant moins qu’il n’en a l’air, et c’est là que se trouve la confirmation. Parce que la rudesse un peu volontariste qui a toujours fait la marque de son cinéma, Dumont la réactive ici avec une douceur inattendue, une sorte d’évidence, de littéralité réglée sur le pas de son personnage. Et le film au final est plus rude encore, mais c’est parce qu’il est plus fin. D’ailleurs il y a un détail tout bête, dans lequel on est tenté de voir un signe : pour la première fois le ciel, cette toile immense à nouveau tendue au-dessus du décor, paraît moins lourd, moins encombré. Le film, lui aussi, est dégagé. Dégagé des coups de force, puisque tout advient dans l’évidence des gestes, des regards posés sur un paysage qui n’avait jamais semblé si habité qu’ici. Dégagé surtout du surplomb mystique qui, enfin, peut cesser de nous faire des clins d’œil de derrière le décor puisqu’il est ramené (comme il l’était dans Hadewijch) au premier plan du récit, et donc, d’une certain manière, évacué d’emblée, nié comme problème – c’est tout bête, Hors Satan raconte l’histoire d’un vagabond qui est aussi un messie, et qui vient accomplir des miracles à la demande des habitants d’un hameau tracassé par le diable. Dégagé aussi, du coup, de la dialectique un peu pesante qui prévalait jusqu’alors (la terre vs. le ciel, sociologie contre mythologie), et offrant en cela de retrouver derrière les signes de la liturgie l’évidence d’un western, la simplicité d’un récit fantastique.

Pour en arriver là, il a fallu à Dumont piétiner longuement les terres qu’il a choisi d’arpenter, malaxer longtemps (quatre films – plus un, avec Twentynine Palms, accident de parcours dans le désert) le même argile. Il ne fait aucun doute qu’il trouve là, avec Hors Satan, quelque chose qu’il cherchait depuis longtemps. Et que le film touche au but, entre autre, parce que Dumont réalise enfin que la mise en scène l’intéresse plus que la métaphysique. Ou plutôt : que la composition est la condition de tout, ce qui permet de déduire tout le reste. Des premiers films ne reste ici, ramené à son expression la plus simple, qu’un agencement de forces (lui parle d’« intensités »), réglé avec une précision inédite. Que Dumont ait décidé, pour la première fois, de prendre seul les commandes du montage, y est pour beaucoup : le film tient presque entièrement dans ses raccords, audacieux et féconds, et développant une logique de rupture si systématique qu’elle n’entrave jamais la fluidité de l’ensemble. Ça relève du tour de force, et surtout c’est une manière de résoudre, avec une efficacité redoutable, les problèmes inhérents à la méthode Dumont. Dégagé de la vraisemblance, et assumant par ailleurs sa part possiblement grotesque, le film ne court plus le risque du ridicule. Et trouve en chacun de ses coins, étale et indéniable, la puissance après laquelle Dumont courait depuis le début (à ce sujet et sur le reste, rendez-vous en kiosques début novembre pour un long et passionnant entretien avec lui, dans Chronic’art #74).