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5
sur 5

Impossible de savoir pourquoi Histoire de Marie et Julien, ce rêve étrange et pénétrant a par deux fois été refusé dans des grands festivals. Ce qu’on sait, c’est que le chiffre deux y brille d’un éclat particulier (Duelle, s’intitulait un autre film de Rivette). Histoire d’un homme et d’une femme : film de couple donc, et aussi un peu plus que cela. Quand Paul, un horloger sombre et solitaire de 40 ans, revoit par hasard Marie dont il était tombé amoureux un an auparavant, il fait déjà chanter Madame X dont il n’ignore rien du trafic d’objets anciens. Mais sait-il qu’un lien secret lie Marie à cette Madame X, que Marie a, par le passé, vécu la douleur d’une passion destructrice ?

Derrière la simplicité de son titre, le dernier film de Jacques Rivette ne renonce en rien à ce qui a fait la singularité de son auteur : science de l’ésotérisme, ambiances lourdes de secrets, complots, amour fou, autant de signes qui nous plongent dans un univers à double fond, réversibles comme savent l’être les films d’un autre Jacques, Tourneur celui-là. Histoire de Marie et Julien partage avec ce dernier une même appétence pour les ambiances feutrées, le silence, une manière de grand écart entre deux mondes dont le film serait le Stix idéal. Nous y naviguons constamment entre deux eaux, oscillant entre lenteur spectrale et chairs vivantes, à la façon de ce couple passant insensiblement de la synchronie à la disynchronie, du familier à l’inquiétante étrangeté, de l’amour fou à l’évitement irrationnel. A la façon de ce chat noir, lui aussi « splité » en deux, littéralement effrayé par la caméra puis cabotin ; y en aurait-il deux ? Dualité et réversibilité nous étaient annoncées comme un programme en ouverture du film, dans la succession de deux scènes à la fois identiques et différentes, artificielle ou naturaliste, rêvée ou réelle de la rencontre entre un homme et une femme dans un parc baigné de soleil. Si le cinéma de Rivette est, depuis ses débuts, travaillé par cette scansion de deux éléments hétérogènes, jamais comme ici on n’avait eu un tel sentiment du virtuel, des choses derrière les choses. Il faudra d’ailleurs re-faire, réitérer pour que ces choses enfin reprennent leur cour normal, redeviennent « une ».

Le film est comme un curieux décrochement de Sixième sens, autant pour la lenteur fantomatique du récit que pour cette lumière low-key qui donne aux lieux leur caractère funèbre. Etonnant, comment cette maison autour de laquelle toutes les énergies convergent est à la fois profondément habitée, pleine de traces du passé, et une sorte de lieu transitionnel où tout semble flotter, presque un décor, un artifice. Tout ici existe en même temps qu’il est menacé de disparaître, exception faite du seul homme de cet étrange récit. Paul est un pôle de gravité, un amant-aimant là où Marie est une image fuyante, tour à tour volatile et concrète. Doigté, patience, agilité, autant de qualités nécessaires à l’ajustement d’une horloge. D’une certaine façon il nous faut, à nous spectateurs, les mêmes vertus devant cet étrange cérémonial qui ne livrera son secret que peu à peu, après être passé par une série de détours, de ralentissement volontaire du pas, le temps des horloges invitant à donner le temps au temps.