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4
sur 5

Alors qu’il est régulièrement accusé, un peu à juste titre, de ne pas savoir traiter des grands sujets politiques et de société contemporains, le cinéma français s’est montré étonnement réactif pour illustrer les transformations, et le déclin, de l’industrie nationale. Reprise revenait sur les grandes grèves de 1968, tandis que Les Lips, l’imagination au pouvoir se penchait sur la tentative autogestionnaire amorcée par l’entreprise au début des années 1970. Leurs réalisateurs respectifs, Hervé Le Roux et Christian Rouaud, n’entendaient pas en rester à la narration linéaire des évènements : l’un et l’autre de ces films en venaient à dépeindre, de manière beaucoup plus ample, l’ensemble des réalités sociales de la classe ouvrière d’alors. La fiction ne fut pas en reste : sur un mode plus poétique et stylisé, Ce vieux rêve qui bouge et Adieu Gary racontent à leur manière la désindustrialisation d’un monde et dialoguent avec ces sommets que constituent toujours, pour le cinéma contemporain, A l’ouest des rails et Still life.

A première vue, l’ambition d’Entre nos mains parait moindre. Après un documentaire remarqué qui retraçait le récit d’un avortement clandestin (Histoire d’un secret), Mariana Otero s’intéresse à présent à la destinée d’un fabricant de sous-vêtements, et sa tentative infructueuse de se maintenir sous forme de coopérative. Hésitation des salariés à investir un mois de salaire pour recapitaliser, sans garantie de succès, une entreprise au bord de la faillite, tentative de reprise en main par le patron évincé, jusqu’à la rupture de contrat par une société de grande distribution qui précipite la chute : le film récapitule pas à pas les jalons chronologiques du projet. Mais excède largement, au final, le récit d’une faillite individuelle : on y devine les difficultés à rester compétitif dans un environnement international mondialisé, la persistance des désirs d’autogestion, une incertitude angoissante regardant la survie de tout un pan de l’activité économique, et des emplois qui lui sont associés. L’évocation fine et précise du particulier s’avère riche d’enseignements sur une situation plus générale.

On pourrait s’interroger sur cette tendance « ni pour ni contre, bien au contraire » censée caractériser ce pan du cinéma français, de même qu’Entre les murs, par exemple, s’était vu reprocher d’en rester à l’observation et de n’avancer aucune solution. Otero non plus n’admet guère les réponses univoques : la convivialité du travail ouvrier y est soulignée autant que sa dureté ; si le patron apparaît une figure essentiellement négative, on n’observe pas de tensions, ou signes de conflit, entre les cadres et le reste des salariés. Pour notre part, on se féliciterait plutôt de cette mesure et de ces signes d’hésitation : là où nos intellectuels de plateau télé se hâtent d’en arriver aux conclusions, souvent aux invectives, ces films prennent les choses par le bon bout et se contentent, dans un premier temps, d’un simple enregistrement. Ni simplistes, ni désengagés : et dans le paysage actuel du documentaire français, cette sagesse se présente avant tout comme une source de vitalité.