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sur 5

Programmé comme un des électrochocs du dernier festival de Cannes (2009), Enter the void débarque un an plus tard comme une sorte de gros bébé retardé, dans la honte d’une quasi-sortie technique. Que s’est-il passé pour arriver à un tel non-événement ? Une projection-LOL terminée dans l’hilarité générale ayant dégonflé la baudruche en moins de deux, augurant d’un accident industriel digne du Blueberry de Jan Kounen. Enter the void ne ressemble effectivement à rien de connu, au point que cette ballade onirique au-dessus du plafond multicolore de Tokyo s’affirme comme le plus étrange hypernanar vu sur un écran depuis des années. Parfois une beauté assommée mais bien réelle se dégage de ces bouffées délirantes, surtout lorsque le film perd complètement pied avec Oscar, son superhéros discount, âme damnée d’un junkie qui flotte sur la ville pendant trois heures et qui, pour sortir de sa grasse torpeur, snatche de temps à autre les trucs fun qui passent à sa portée pour en donner la vue subjective (humains, lampes, embryon de fœtus avorté, chaussette). Le contraste entre ce dispositif très poseur (attention point de vue omniscient) et ce qui se produit à l’écran (un rythme aussi enlevé que l’électrocardiogramme d’un artichaut) donne parfois l’impression d’assister à un remake de Dans la peau de John Malkovich lobotomisé. Enter the void se pose en rêverie planante et conceptuelle mais on n’y voit que le dispositif obèse d’une grue qui tourne en rond comme un gros bourdon groggy, se saoulant de néant et s’abrutissant de son incapacité tragique à toute invention.

Pas étonnant dès lors que la menace absolue qui pèse sur chaque plan soit celle du trou noir (les battements d’yeux en vue subjective, le beau mutisme général du film). De ce point de vue, Noé est d’un prosaïsme confondant, et le film d’une tristesse sans fond, produisant de temps en temps quelques éclats de grâce spleenétique (la splendeur opiomane de la séquence des maquettes illuminées et des toits de love motels). Réduits à un archaïsme intellectuel cro-magnonesque, vidés de toute psychologie, baignant dans une sorte de grand bain pulsionnel et lumineux, les personnages (notamment celui de la sœur, assez bouleversant) sont avalés par un mouvement qui échappe à la simple dialectique séduction / provocation qui semble régir la mise en scène pour n’être plus que de pures apparitions – des substances parmi d’autres substances, coulant dans un grand vide fantomatique. Jamais probablement Noé n’a atteint un tel point d’incandescence entre ce qui fait sa lourdeur éléphantesque (le goût de la tautologie rudimentaire, qui rejoint l’esthétique d’écrasement du film : « le temps détruit tout », « l’eau ça mouille », « la tristesse ça fait de la peine », etc) et cette impuissance tragique à tout imaginaire qui en fait une sorte de primitif absolu et sûrement – malgré son côté attrappe-zigotos tournant ici encore à plein régime – l’un des vrais et purs autarciques du cinéma français. C’est loin de sauver ce film-enclume au psychédélisme hébété, mais cela lui offre au moins le privilège d’une solitude que personne ne lui contestera.