Vers la fin du film, Elias, sans-papiers débarqué d’un pays sans nom, sans langue (c’est un concept, on y revient), achève à Paris son périple commencé en Méditerranée. Il a faim, et, tandis qu’il erre sur les trottoirs d’un arrondissement huppé, il lorgne sur les terrasses où des touristes en bras de chemise, le nez dans leurs assiettes de frites, se bâfrent. Une table se libère, les plats ne sont pas finis : Elias regarde autour de lui, se faufile, s’installe, se jette goulûment mais un peu honteux sur le restant de frites. Pas rassuré, il observe la clientèle alentour, décrypte les gestes, on devine qu’il se met en tête de prendre modèle afin de passer incognito : plan subjectif sur les bourgeois, au rythme célère du cliquetis que font les couverts. Puis retour sur Elias qui, doucement, s’empare d’une fourchette et d’un couteau et, à l’imitation de ses modèles, les plante précautionneusement dans les frites. Costa-Gavras, disait-on, a mis un point d’honneur à ne pas nommer le pays que son personnage a fui, afin de préserver la dimension métaphorique de celui-ci (« l’immigration », plutôt que : « un immigré »). La séquence, pourtant, donne un indice : l’immigré vient d’un pays sans fourchettes.

On pourrait, à bon droit, s’en tenir à cette séquence atterrante, voir tout le film à son aune pour diagnostiquer le gâtisme terminal où se retrouvent pétrifiées les intentions, qu’on imagine tout à fait généreuses et sincères, de Costa-Gavras, monument national de la fiction de gauche. On pourrait (des séquences de ce goût-là, il y en a d’autres), mais puisque concept il y a, gardons notre calme et voyons de quoi il retourne et en quoi, comme fiction de gauche, ça ne marche pas. Pour traiter de l’immigration, pour dire le réel, et comment il est rude, et comment il est ingrat pour les plus faibles, Costa-Gavras a choisi le mode de la fable. Son personnage y est une sorte de Candide (Riccardo Scamarcio, qui traverse tout le film avec les yeux béants d’un lapin pris dans les phares) jeté dans un grand flipper allégorique : à chaque séquence, à chaque rencontre, son idéal-type (bourgeoises oisives, touristes délateurs, patrons salauds ou compagnons d’infortune), sa miette de portrait de l’Occident riche, contre quoi vient se heurter le bon Elias, animalisé pour les besoins de la démonstration, à la limite du bon sauvage. En cela, c’est toute la galerie de personnages qui est, au sens propre, déracinée : le portrait de groupe est, in fine, un portrait sans visages (donc sans victimes ni coupables), et c’est un confort qui est, au minimum, un peu gênant pour un film qui se voudrait un reflet de son époque. Les grimaces de Scamarcio et celles du reste du casting n’y peuvent rien : dans le miroir tendu par Eden à l’Ouest, il n’y a que du vide. Costa-Gavras vient de réaliser son premier film de vampires.

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