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On commence à bien connaître la petite recette fictionnelle de Mia-Hansen Love, cet art du journal intime dilué dans le temps et l’espace, ce goût de la fresque cotonneuse émiettant son romanesque en non-événements, à la manière d’un Petit Poucet en quête d’un réconfort mélancolique qui ne cessera jamais d’être, on le craint, l’horizon douillet de sa filmographie. Guère aimanté par la vigueur relative de son sujet (la naissance puis l’implosion de la culture rave en France), l’esprit tout entier reposé sur l’oreiller du spleen, Eden est donc moins un film sur la fête qu’un film sur la fatigue. Fatigue de “ceux qui y étaient”, de “ceux qui ont connu l’Âge d’or”, c’est-à-dire d’une génération de jeunes adultes aux métiers éphémères, qui ont suivi dans les années 90 l’émergence de la french touch comme on prendrait la mer, au risque d’y sacrifier un peu leur vie.

Problème : dans ce film de lendemain, étalé sur plusieurs années, tout le monde accuse le contrecoup d’une fête perpétuelle dont les portes resteront fermées au spectateur. Cette fête, à laquelle la fiction nous invite pour mieux nous recaler, ce sont d’abord les péripéties de Sven Love, double IRL du personnage principal, DJ garage n’ayant fait qu’effleurer le Graal de la célébrité, de l’argent et de la reconnaissance (contrairement aux Daft Punk, dont l’ascension foudroyante ponctue les étapes de l’histoire). Mais ce sont aussi les souvenirs de Mia, qui a suivi la trajectoire de son frère de loin en loin et la restitue entre admiration spontanée de petite sœur, et rationalité de cinéaste qui, sans préambule, fixe son héros sur les rails d’un destin à la fois ampoulé et petit bras.

Un destin pas si éloigné, on l’imagine, de ce sphinx saugrenu crayonné à même l’écran en début de film, allégorie d’un héros se brulant les ailes tout en étant chaque fois capable de renaître de ses cendres. D’où, pendant plus de deux heures, une horizontalité et une inertie déprimantes, alternance plate de teufs ratées et de réveils difficiles, de traits de coke dans les chiottes et d’émissions sur Radio FG, au fil desquels se déploie toute l’impuissance narrative du naturalisme générationnel, cette incapacité à créer un territoire de fiction autonome, un univers sur lequel faire adhérer un imaginaire. En dépit de la gracilité coutumière de la réalisatrice, on y ressent tout le poids de la valeur documentaire, du témoignage, de l’authenticité, sensible dans cette pesante signalétique nineties qui vaut comme référent culturel (oh le fanzine ! oh le vinyle ! oh le flyer !) mais sert rarement de passerelle à la fiction.

Cet embonpoint n’est jamais plus accablant que dans les reconstitutions de fêtes, incroyablement pantouflardes, davantage soucieuses de rester fidèles à une mémoire que de retransmettre la fièvre d’une situation ou l’énergie d’un emportement. MHL et son frère se souviennent avec précision mais ne fantasment guère, et c’est d’autant plus regrettable que de l’intérieur de leurs souvenirs, la petite soeur filme la fête comme tout le monde : c’est-à-dire comme simple prétexte à de petits clips sucrés et toniques, stricte effusion de sourires et d’accolades au son du beat. Les protagonistes du dance floor demeurent une multitude indifférenciée et floue ; et la musique se répand sur le métrage pour en illustrer les états d’âme, sans jamais nourrir la mise en scène de l’intérieur. MHL aurait bien pu remplacer au dernier moment sa tracklist par un album de Coldplay et renommer le tout Paradise sans changer grand chose à l’affaire.

Tout à sa mélancolie du lendemain, Eden oublie de donner à sentir la violence de sa matière, ce vortex à la fois irrésistible et délétère de la fête. À ce titre, il n’est pas anodin que le récit s’ouvre par une soirée manquée, esquivée par le personnage principal à cause d’un mal de coeur. Au lieu d’une grande séquence euphorique et bruyante à laquelle on aurait adhéré sans problème, on a donc le droit à une ellipse qui nous mène directement au petit matin et à un horripilant bavardage sous descente d’ecstasy, gueule de bois poétique où toute la fausseté mignarde des dialogues, toute la faiblesse des personnages, tout l’abus de teintes fades diluent les promesses d’épopée en mauvaise aquarelle. À l’avenant de cette introduction, Eden déjouera son cahier des charges tout en se voulant parfaitement exhaustif. On reconnaît là la patte de l’auteur d’Un amour de jeunesse : cet impressionnisme fonctionnant par petites touches de vie qui s’amalgament, et cherche la profondeur par succession de bribes anodines — au risque de se révéler, comme trop souvent ici, parfaitement insignifiant.

On n’a pourtant rien contre la vie pas très glorieuse de ce DJ éloigné des clichés de débauche continue, et en même temps empêtré dans le moindre petit vice (la cocaïne, pas bien). Mais on est un peu affligé de l’étroitesse de sa trajectoire, de cet étau existentiel dans lequel le film s’enferme avec lui, pour une tragédie négligeable et complètement repliée sur elle-même où la musique ne sera, on l’apprendra, qu’une simple étape à une destinée artistique plus profonde et sérieuse (la poésie…). À cet égard, Eden avait visiblement vocation à boucler la boucle en permettant à Sven de prendre sa revanche sur le réel, puisque il co-signe le scénario. Sauf que le réel est parfois cruel : l’ironie aura voulu que, accompagnant le film dans sa tournée des festivals, l’ancien DJ se retrouve obligé de reconduire presque à l’identique tous les motifs timorés de son biopic, aux platines de fêtes ayant définitivement tiré un trait sur ses origines “rave” pour lorgner dangereusement vers la réception, et dégager cette même euphorie blafarde qui, dans le film, souffle en vain sur les braises du récit sans qu’on sache jamais si c’est pour le rallumer ou pour l’éteindre.

Cette incertitude illustre bien l’ambivalence d’un film à la fois complètement nul et dérisoirement réussi, au programme duquel on n’adhère vraiment qu’à la fin, dans une jolie scène au Silencio où tous les personnages de l’histoire se retrouvent des années plus tard, happy few gagnés par la sinistrose et trimballant dans le regard un étrange désir d’effacement et de réconfort. Assez pour nous émouvoir cinq minutes, mais trop peu pour faire oublier que, deux heures durant, leur paradis technoïde nous a surtout donné envie de piquer un somme.

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