Il y a vingt ans la comédie américaine entrait dans un nouvel âge d’or. Délivrés de toute limite par une bêtise sans fond, Harry et Lloyd (soit Harold Lloyd au carré) s’offraient un monde à la démesure de ce qu’ils pouvaient oser. Avec eux le duo burlesque, d’un coup réinventé, n’est plus complémentaire mais joue au contraire la carte d’une absolue gémellité. S’invente alors l’idiot farrellien, ici multiplié, plus tard divisé par deux (Deux en un, Fous d’Irène). Surtout, bien loin du gentil gogol moqué en son temps par Ben Stiller, c’est leur monstruosité qu’ils cherchent d’abord à mettre en avant. Premiers d’une cohorte qui allait remettre les monstres au goût du jour, moins portés aux nues pour leur innocence que pour leur totale absence de culpabilité. Chez les Farrelly, ceux-là ne subissent pas l’incompréhension du monde, c’est le monde qu’ils ne comprennent pas. Forts d’une absolue fidélité à eux-mêmes, ils gagnent au prix de l’effarement général le droit de transformer l’adage : nul, sauf eux, n’est censé ignorer la loi.

Vingt ans plus tard, soit dix années de règne sans partage pour les frères avant de passer la main à Apatow et ses sbires pour les dix suivantes, que reste-t-il ? D’abord l’impression que tout âge d’or, pour mériter ce nom, doit fatalement se terminer. Après l’enterrement en petite pompe d’un Frat Pack élargi par les ans (This Is the End my friends), signant il y a peu l’essoufflement caractérisé de l’ère des vannes, voici que les Farrelly remettent le couvert à l’identique. Aveu d’impuissance ? Voyons voir.

En premier lieu, on se dit que l’on a peut-être eu tort de louer à ce point la tendresse supposée des Farrelly.  Trompés sans doute par les ballades impromptues de Jonathan Richman ou les amours troublées de Jack Black dans L’amour extra-large, trompés surtout par l’évidence des liens fraternels (Dumb & Dumber, Deux en un), on aura oublié à quel point cette tendresse n’est en rien imposée, seulement laissée au choix du spectateur. Domine surtout, jamais le cynisme (ouf), mais une réelle méchanceté, le besoin de satisfaire ses désirs à tout prix, aux dépends des autres mais surtout du réel. Chez les Farrelly un handicapé, mental ou moteur, est d’abord un con comme un autre. Son tragique, notre banalité. De là que rire de ses déboires revient à retrouver en eux nos semblables petitesses. C’est sa mesquinerie qui le fait humain, nous tend son miroir à peine déformant. L’humanité farrellienne devient comique parce qu’elle ne sait jamais comment s’y prendre, et fait de sa fertile ignorance la seule condition d’un inventif rapport au monde. Retrouver les Dumbs tels qu’ils étaient permet ainsi de mesurer en quoi les Farrelly n’ont jamais montré autre chose. Si les monstres vous dégoûtent, ils vous le rendent si bien que vous ne pourrez qu’en rire avec eux.

Au sens strict (en dire plus serait éventer un gag), les Farrelly reprennent donc leurs personnages où ils les avaient laissés. De la même manière, ils feront défiler au générique de fin la preuve d’un parfait travail de copiste, par où Dumb & Dumber De avoue volontairement n’être que le remake du premier. L’occasion toutefois d’en revenir au principe moteur de la désormais franchise, à savoir l’énergie libidinale qui, seule, meut nos deux frères de bêtise. D’autant qu’ils n’ont du sexe qu’une connaissance théorique. Possible paternité pour l’un, occasion de remettre le couvert avec une plus jeune pour l’autre, à cela seulement tient l’évolution des personnages, que vingt ans n’auront pourtant pas suffi à changer. Ce retour des mêmes permet ainsi d’affiner le cinéma des Farrelly à la source : pour eux le romantisme ne saurait être qu’un surplus, un cadeau plus qu’une conquête. Cette énergie suffit-elle à imposer son rythme à l’ensemble ? Hélas, aller toujours plus loin dans le gag sexuel ou scatologique n’a jamais été qu’une façade de leur cinéma. Salutaire en son temps certes, mais aujourd’hui pour le moins limitée. Vingt ans d’une œuvre à la fois frénétique et patiente auront permis d’enfoncer le clou. Maintenant que c’est fait, peut-être serait-il temps de passer à autre chose.

 

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