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3
sur 5

Vu depuis les fauteuils des jurés, Dheepan méritait bien son sacre cannois, tant il réunit les critères de la Palme « consciente du monde » (pour reprendre une expression de Sean Penn, président du jury en 2008) : évocation de la guerre civile sri-lankaise ; immersion réaliste dans un outre-monde que Fox News situe à peine sur la carte (la cité de la Coudraie) aux côtés d’un Tigre tamoul en exil ; déroutant va-et-vient entre naturalisme, polar et fable romantique, qui fait effectivement de Dheepan un objet singulier, aussi bancal soit-il. Comme toujours, il faut distinguer l’ambition du film et sa carte de visite cannoise, se souvenir que la complexité d’une Palme d’or transcende souvent son label « conscience du monde. » Mais dans le cas de Jacques Audiard, c’est plutôt l’inverse : son ambition semble infiniment plus menue que les lourds enjeux socio-historiques qu’il soulève forcément (de la représentation des banlieues aux soupçons de francophobie, les polémiques n’ont d’ailleurs pas manqué de pulluler depuis Cannes). À ce titre, Dheepan cristallise cette curieuse propension du cinéaste à toujours faire compliqué pour raconter une histoire simple, un conte de fée galvanisant mais en fin de compte plutôt sommaire.

De quel conte s’agit-il, cette fois ? Plus encore que chez Disney ou les frères Grimm, le principe tient sur un ticket de métro : c’est l’histoire d’un guerrier qui, en fuyant un conflit, l’emporte malgré lui dans ses valises. Quand il débarque à Poissy, Dheepan est un être éparpillé, flanqué d’une famille en toc pour bénéficier des service sociaux. Il cherche la paix mais se retrouve transbahuté dans une « zone de non-droit », où il s’agit à nouveau de survivre. Son trajet ne décrira pas autre chose qu’une tentative de se rassembler, de recomposer son individu, passant ainsi de la survie à la vie. Sa prétendue épouse poursuit la même quête : comme dans un Indiana Jones ou un James Bond, les intérêts communs face à l’adversité ouvrent la voie à une comédie de remariage implicite, en dépit du gouffre qui sépare les futurs amants. Quoique fascinant ici et là (depuis Un Prophète, le chic d’Audiard pour défricher un monde neuf au travers d’un regard hébété demeure intact), ce voyage en forme de survival à la fois physique et culturel s’élance sur un rail rigide, au risque de rendre sa destination parfaitement prévisible.

C’est d’ailleurs peut-être la trop grande sagesse de cette trajectoire, dessinée par segments méticuleux, qui explique l’enrobage superficiel et les tentatives de ruptures de ton un peu gadgétiques dont souffre Dheepan. Comme s’il était en quête d’une scène décisive qui n’adviendra jamais, Audiard s’embarrasse de détours superflus et parfois surécrits (l’incommunicabilité et l’ostracisme subi par la famille fantoche, serinés par des tranches de vie dévitalisées), et de parenthèses superficiellement mentales (la tentation onirique qui le poussait à filmer un spectre en feu dans Un Prophète lui inspire cette fois un Babar en très gros plan, qui reviendra hanter ponctuellement la psyché de notre héros). Autant de pistes analytiques factices et de graisse narrative renforçant le sentiment d’un montage inachevé – du propre aveu d’Audiard, c’était également son avis en arrivant à Cannes.

Mais au-delà de ces à-côtés un peu vains, c’est la position du conteur qui en soi semble floue : où se situe Audiard dans ces Lettres persanes version ZEP ? Incarne-t-il une sorte de Montesquieu zemmourien, usant de Dheepan comme d’un véhicule pour révéler un certain envers de la question migratoire en France ? Rien ne l’indique vraiment, sauf à considérer que cette peinture d’une « no go zone » dont les habitants s’entredévorent provienne d’une vision neuve, subversive ou particulièrement discutable – or elle ne dépasse jamais le constat d’une forme de chaos parfois observable dans la banlieue contemporaine où sévit la pègre de quartier (reprocher au film de ne pas occulter celle-ci reviendrait à le confondre avec un spot promotionnel de l’office du tourisme de Poissy). Sur ce plan, il faut souligner que l’idyllique épilogue anglais, accusé ça et là de proposer le reflet inversé de notre enfer suburbain national, ne fait que figurer une sortie de crise – l’Angleterre représentant aux yeux d’un Sri-Lankais, pour des raisons historiques évidentes, un Eldorado bien plus rassurant que la France. L’insistance avec laquelle Audiard travaille la mythologie des cités semble viser moins une documentarisation de celles-ci, qu’une déréalisation parfaitement assumée (à l’image de ce beau travelling éthéré sur la « rue du commerce » de la Coudraie). Drôle d’idée que de vouloir à tout prix débusquer de l’idéologie dans cette banale entreprise, consistant à changer des fragments de quotidien en arguments de fable, tout comme dans les conventions narratives qui transforment lentement Dheepan en « gardien de la cité » au sens propre. On notera d’ailleurs que le désir de fantasmer les banlieues semble bien moins condamnable lorsqu’il s’agit d’y fabriquer le terreau d’une improbable révolte gender en perfecto satiné.

Reste donc à savoir pourquoi Audiard tient tant à plonger les mains dans cette matière explosive, au risque de faire passer sa jolie historiette pour ce qu’elle n’est pas (en somme, l’état des lieux accusateur d’une France-qu’on-ne-veut-pas-voir). Peut-être s’agit-il simplement de tester la résistance de ses marottes d’auteur, en les délocalisant sur un terrain miné. De fait, tout est là : survie en milieu hostile, territoire des loups, infirmité, mutisme subi, communication à réinventer… Dheepan et Yalini font la synthèse des personnages audiardiens, guerriers silencieux dont les obstacles concrets ont valeur de fardeaux existentiels. C’est, encore une fois, une mécanique de fable travestie par les oripeaux de la sociologie – ce qui explique sans doute la confusion provoquée par l’embardée vers le revenge movie, dans le dernier tiers du film, quand Dheepan se décide à faire justice lui-même. Là encore, consciemment ou pas, Audiard prend le risque de se frotter à d’épineuses questions de représentation – le fait de rester arrimé au regard du vengeur, à ce moment précis, ne ferait-il pas muer le film en vigilante rageur ? Hélas, la dramaturgie est si sage que les motivations du héros ne souffrent aucune ambiguité. Il le répète lui-même : ici, « ce n’est pas pareil », il ne s’agit pas de partir en guerre ni de pacifier la zone, mais simplement de sauver sa propre mise. Dheepan n’a donc de Charles Bronson que la pilosité, et quand il prend les armes, il ressemble moins à un vigilante qu’à un Super Mario bien décidé à pénétrer dans le château de Bowser pour faire valoir ses intérêts. Comme morale de conte de fée, on ne fait guère mieux.