La rencontre entre Judd Apatow et David Gordon Green annonçait un cocktail explosif autant qu’improbable. Résultat contrasté, bien que Délire express flotte en des hauteurs inaccessibles à 90% de la production comique annuelle : le film donne très vite son meilleur – une première partie proche du sublime avec la rencontre entre deux fumeurs de joints hilarants -, mais s’affaisse à mi-chemin. Si l’hypothèse du chef-d’oeuvre explose rapidement en vol, c’est qu’au fond la confrontation entre deux univers contradictoires (coolitude d’Apatow contre raideur de DGG) se déplace sur un autre terrain, celui des genres : Délire express ne parvient jamais à résoudre l’équation de la comédie d’action et son passif affreusement chargé (de True lies au si décevant Mr and Mrs Smith de Doug Liman). Moins par la faute d’un David Gordon Green en mode absolument mineur (exit le maniérisme endolori et flamboyant de ses précédents films) qu’à celle d’une intrigue de thriller archi-pataude dans laquelle les énormes promesses du premier tiers s’évaporent peu à peu. La touche Apatow (acuité de l’écriture, plaisir du dérapage, mollesse esthétique généralisée) trouve dans les rouages rouillés d’un polar de troisième zone une sorte de sanctuaire où s’emplâtrent personnages et motifs.

De là peut-être l’étrange impression que tout ce qui, chez Apatow, touchait à l’allusion et à un étrange équilibre de trivialité et de délicatesse, se surexpose ici de manière grossière et mécanique. Les obsessions de la franchise (sacralisation de l’amitié, petit labeur des cœurs et des affects) semblent trouver dans Délire express une forme de terminus où le discours finit par se décoller complètement de l’action (à l’image du gag pathétique où les deux héros se livrent à une parade homo digne d’Ace Ventura). Délire express trouve néanmoins par instants, notamment dans une scène finale exceptionnelle de débriefing dans un bar, de quoi retourner cette tyrannie du discours en force pure. Après tout, le langage constitue la sève des Apatow-movies, et ce commentaire permanent qui semble peser sur Délire express n’est pas toujours dénué de charme. Mais il aura fallu, avant un finale inouï et malgré les étincelles géniales qui crépitent ça et là, supporter des scènes d’action lourdes comme des sacs de plomb (interminable partie dans la base des méchants trafiquants). Etrange combat entre la pesanteur d’un genre et la grâce (des dialogues, des scènes incroyablement libres qui flottent au-dessus du bouillon) dont Délire express ne sort pas indemne malgré sa belle atmosphère d’ensemble, douce et hallucinée. Apatow y perd moins que le David Gordon Green, seul véritable absent de ce demi-échec entêtant.

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