Parfois, les adoubements nuisent sérieusement à l’état de forme d’un cinéaste. Dans le cas de Tony Scott, c’est flagrant. Porte drapeau de la propagande reaganienne dans les années 80, le poulain de Jerry Bruckheimer serait presque devenu altermondialiste pour certains, pas revenus de ses récents thrillers vaguement seventies (Ennemis d’état, Spy game). Déjà, Domino, son dernier film, synthèse sympathique et dégénérée autant que « film indépendant », montrait que Scott n’avait pas grand-chose à dire. On peut aimer sa frime, le dynamisme vivifiant imprimé à ses images, mais de là à y trouver une grammaire complète au service d’une pensée cohérente -et politique-, n’exagérons rien.

Problème : Déjà vu exagère sacrément au point de ressembler à un vague chantier à ciel ouvert. Tout est là dans le désordre : les obsessions graphiques du cinéaste, sa vulgarité délirante, son inconscient d’esclave du système incapable d’intégrité, son côté théoricien des images de café du commerce. Voyons donc : un ferry de la Nouvelle-Orléans explose en grandes pompes, calcinant de joyeux gars de la marine. Dépêché sur place, Denzel Washington joue d’abord aux Experts puis, via le FBI, découvre un procédé de surveillance révolutionnaire, où un ordinateur capte les images du passé et les projette en un différé de quatre jours. Au flic de trier les bonnes séquences pour coincer le tueur. Ce n’est pas tant l’invraisemblance grossière du scénario qu’on ne digère pas que son non-traitement. En vain, Tony Scott cherche à fusionner série B et pensée politique.

Ça ne marche pas pour deux raisons. D’abord, parce que le film de genre est constamment freiné dans sa course. Problème de narration pure : trop d’exposition, trop peu d’action. Scott compense par un jeu de dupe de gros malin, en filmant ses devinettes comme un blockbuster MTV. Le prix à payer de ce mouvement créé de toutes pièces, c’est que boire un expresso ou prendre l’autoroute à contre sens dégage la même tension. Ensuite, la politique n’est présente que par bribes incohérentes, renforçant l’impression que Tony Scott change de masque à mesure que le précédent se décolle. Une pensée dites-vous ? Non, quelques pschitts d’Air Wick senteurs De Palma-Pakula. Au-delà de son potentiel aromatique, la politique n’a valeur que de liant, ou d’adoucissant. Face au monde épié par le FBI, le film répond qu’il n’a pas le temps d’y penser, qu’il faut bien dire quelque chose mais rapidement, hein, pour le mood (discours de Denzel, dans un rôle de spectateur éclairé : « ce truc n’est pas très démocratique, mais c’est bien pratique »). Voila ce qu’est Déjà vu, un aperçu mainstream de l’air du temps, une manière d’en saisir toute la dimension crapoteuse et spectaculaire sans jamais se positionner. Question d’époque, le méchant est appelé un « terroriste », mais il est blanc et taré donc inoffensif (le fasciste, c’est lui, pas la Marine Américaine ni W). Le clou reste l’effet post-Katrina d’un film tourné par hasard à la Nouvelle-Orléans juste après la tempête. Scott n’en tire qu’une galerie de vignettes (c’est beau une escouade de flic au milieu d’un quartier défoncé), une demi-vanne tout au plus. C’est clair, on ne change pas un vieux pubard en artiste intègre.

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