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Pour peu que l’on s’y plonge consciencieusement, la bluette sentimentale new-yorkaise recèle des trésors d’inventivité là où, précisément, on ne l’attend pas. Sans doute ce Coup de foudre à Manhattan est-il consternant et Wayne Wang, son réalisateur, de plus en plus pathétique dans la peau du tâcheron schizophrénique partagé entre épandage de navets insipides (Ma mère, moi et ma mère, le film qui nous occupe) et, ce qui revient au même, pulsions auteurisantes foireuses (Smoke, Brooklyn boogie, l’impayable Centre du monde). Mais, pris au pied de la lettre, considéré pour ce qu’il est au fond, c’est-à-dire une fiction prolétarienne dans la lignée des Choses secrètes de Brisseau, Coup de foudre à Manhattan est un objet singulier, difficilement situable, qui joue avec une certaine malice de son affreuse posture réactionnaire et servile.

Dans le rôle du Lupemproletariat : Jennifer Lopez, femme de ménage dans un grand hôtel, courageuse mère célibataire, promise à un bel avenir au sein de la hiérarchie de son entreprise (elle espère passer gouvernante, un exploit pour une femme de ménage). Face à elle, un adversaire de classe, véritable suppôt du grand capital : Ralph Fiennes, richissime feignant, candidat à un poste de sénateur sous l’égide -attention, coup de force- du parti républicain. A priori, c’est mal barré. Sauf qu’une folle passion pour Richard Nixon réunit le politicien et le surdoué fiston de Jennifer, Ty, 10 ans. La suite est facile à deviner : une love story avec son lot de quiproquos, de seconds rôles sympas, de grandes bourgeoises excitées, de femmes de ménage solidaires, de ruptures, de réconciliations et même, bigre, la mise à mort d’un embryon de comédie musicale (8 secondes, pas plus).

Mais le coeur du film est ailleurs, dans cette parodie de fantaisie marxiste voulant précipiter, le temps d’un rêve, l’abolition de la lutte des classes, la fusion/acquisition des infra et supra-structures, enfin dissoutes l’une dans l’autre comme par enchantement, enfin complémentaires et réciproques (aux « Viens dans mon ghetto voir la réalité » de Jennifer répondent les « Tu seras la reine du bal de charité » de Ralph) ; quelque chose comme le grand soir surveillé par l’œil moqueur de Hollywood, la promesse de petits matins au goût de miel, où les richards s’encanaillent et les pauvres se glissent sans accroc dans les robes des couturiers ; quelque chose, enfin, comme un songe éveillé, un paradis pavé de pretty women, un bonbon qui nous berce et nous endort, ce qui n’est pas grave car le cinéma, au fond, c’est aussi ça, un peu d’hypnose et une poignée de sable, un truc à dormir debout d’où il est difficile de s’échapper. Surtout s’il faut s’échapper pour retrouver un monde où les vraies Jennifer Lopez ne seront jamais Cendrillon.

Mais si l’on considère la romance, au cinéma, comme un développement sur la manière dont deux êtres se tiennent ensemble, sur un possible « vivre ensemble » (ce qui n’est pas rien), alors ce Coup de foudre à Manhattan fait peine à voir. La réunion, en un même plan, de la prolo parvenue et du jeune-vieux carnassier ressemble à une cynique OPA sauvage sur les classes laborieuses : n’ayez crainte, jeunes Cosettes ! Vous avez de belles jambes, les réactionnaires ne vous oublieront pas. Investissez, capitalisez vos gambettes ! Epilateurs de tous les pays, unissez-vous !