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3
sur 5

Parce qu’il s’avère impossible de poursuivre en justice le FMI et ses plans d’ajustement structurel, on organise un procès fictif : difficile ici de ne pas songer à Bamako. Une même idée porte le film, qui consiste à monter de toutes pièces un tribunal dont les conclusions, faute d’avoir la moindre portée juridique, serviront au moins à informer et alerter les consciences. Même si certaines accusations pouvaient paraître légèrement unilatérales ou simplistes, il y avait alors, tout de même, une dimension réellement séduisante dans cette vision très haute, presque utopique, du médium cinéma. Ce qu’il y avait de beau aussi dans Bamako, c’était cette manière d’installer un tribunal forcément théâtral et stylisé dans une arrière-cour de la capitale, dont il donnait de brefs aperçus documentaires entre deux plaidoiries. Ce va-et-vient entre ces deux ordres de récit, entre la Cour et la cour, produisait quelque chose d’extrêmement fort.

Cleveland contre Wall Street reconduit ce dispositif presque à l’identique, et figure le procès que les habitants de Cleveland auront tenté, en vain, d’intenter à plusieurs grandes banques américaines. Le résultat diffère évidemment beaucoup de ce à quoi auraient ressemblé les procédures réelles. Jean-Stéphane Bron ne se cache pas d’une volonté de simplification et de typage : l’opposition entre les deux avocats par exemple (le juif américain, démocrate humaniste ; l’avocat du capitalisme dont chaque rictus transpire le républicanisme satisfait), est au moins aussi prononcée que pouvait l’être l’affrontement entre Dustin Hoffman et Gene Hackman dans Le Maître du jeu (excellent film, au demeurant). De même pour les témoins et membres du jury : les deux seules Américaines « de souche » participent au mouvement tea party ; l’hispanique, lui-même militaire de carrière, a un fils en Irak… De « vrais » individus certes, qui se contentent de raconter leur histoire, mais qui n’ont évidemment pas été choisis au hasard. Too much ? On pourra toujours en discuter, et se cabrer devant une ou deux affirmations un brin caricaturales, mais après tout rien n’empêche de styliser un peu la réalité à des fins pédagogiques, comme sait souvent le faire The West wing – le face-à-face télévisé de la dernière saison, exposé admirablement didactique des dysfonctionnements du pays, aux détriments peut-être, mais peu importe, de la vraisemblance du débat.

Les réserves que le film inspire a priori doivent donc moins à son schématisme, assumé et fécond, qu’à l’impression d’un certain enfonçage de portes ouvertes. D’abord, à raison d’articles quotidiens et de livres consacrés à la crise chaque semaine, on ne peut plus dire qu’une énième dénonciation des coursiers et banquiers pousse-au-crime constitue une révélation en soi. C’est là que le Cleveland contre Wall Street apparaît d’abord limité : les témoignages des victimes, poignants certes et sans doute nécessaires, ressemblent à cent autres, et n’apportent pas grand chose de plus que ceux que recueille le moindre numéro de Courrier International ou Alternatives économiques.

Dès qu’il s’écarte un peu des victimes, en revanche, le film devient assez passionnant, en abordant la crise sous un angle un peu oblique, de manière un peu détournée : l’inventeur du logiciel qui a facilité les opérations de titrisation, le conseiller municipal de Cleveland qui déplore cette absurdité de l’effort financier que représente pour la ville l’entretien des terrains abandonnés… Mention spéciale à Keith Taylor, dealer charismatique devenu courtier à succès, lequel évoque évidemment les personnages de The Wire. Et décrit de manière extrêmement fine et évocatrice le quotidien des opérations des courtiers (ce qu’on cherchera en vain, pour le coup, dans les revues généralistes). Jean-Stéphane Bron affirme qu’il ne connaissait rien à la finance et à l’économie. C’est une limite et aussi un atout, dans la mesure où cette absence de références ancrées lui permet des intuitions et rapprochements saisissants. Et si tous les témoignages n’ont pas la même force, celui du dealer courtier mériterait, un peu comme la Muriel Leferle de Depardon, un film entier.